«L’écrivain public» comme dernier refuge

Pour faire une série dans le genre d’«Écrivain public», «il faut beaucoup être dans l’empathie», croit Éric Piccoli.
Photo: Catherine Legault Le Devoir Pour faire une série dans le genre d’«Écrivain public», «il faut beaucoup être dans l’empathie», croit Éric Piccoli.

S'il y a un terme qu’Éric Piccoli n’aime pas, c’est bien celui de « websérie ». « Je pense que ce terme va devoir un jour sauter. Il va falloir appeler ça de la série ou de la série numérique. Le mot Web sonne péjoratif, il est souvent associé à quelque chose de “boboche”. »

Et « boboche », ce n’est certainement pas un qualificatif qu’on accolerait à Temps mort (prix Gémeaux 2012) ou à Projet-M (prix Gémeaux 2014), deux séries de science-fiction qui ont valu au cofondateur et directeur de la création de Babel Films de se faire remarquer par le public et par la critique, tant au Québec qu’à l’international.

« Quand je suis sorti de l’école, je ne rêvais pas de faire de la websérie, mais du cinéma. Le financement public étant ce qu’il est, pour des gens de Kino habitués à essayer plein de choses et d’être libres, se retrouver à faire une websérie, c’est être libres dans nos projets, dans le résultat, avec notre équipe. Ce n’est pas très payant, mais cette liberté incroyable permet d’expérimenter des choses, de prendre des risques », explique celui à qui l’on doit Yes, documentaire sur le référendum écossais réalisé avec Félix Rose.

Trois ans après le lancement de la websérie Écrivain public, réalisée par Hervé Baillargeon et scénarisée par Michel Duchesne, d’après son roman éponyme, Éric Piccoli signe la mise en scène de la deuxième saison, en plus d’en écrire les textes avec l’auteur. Campée à Hochelaga-Maisonneuve et mettant en vedette Emmanuel Schwartz dans le rôle-titre, la série dépeint le quotidien des employés d’un centre communautaire et de leurs clients.

Regard humain

Autour de Mathieu (Schwartz) gravitent Hautcoeur (Luc Senay), directeur du centre au bout du rouleau, sa dévouée assistante Sophie (Ève Duranceau), Jojo (Sandrine Bisson), déficiente intellectuelle à la recherche de sa fille, Conrad (Denis Houle), qui suit des cours d’alphabétisation, et Cindy (Ariane Castellanos), serveuse et mère de deux jeunes enfants qui rêve de retourner aux études.

Si Écrivain public est à des lieues de l’univers post-apocalyptique de Temps mort, on y retrouve des êtres humains dont le salut réside dans l’entraide. « C’est sûr que, d’une certaine façon, ça ressemble à la troisième saison de Temps mort, qui mettait en scène une communauté où les gens vivaient ensemble malgré leurs grosses différences dans un contexte difficile, reconnaît Éric Piccolo. Quand j’ai lu le livre de Michel Duchesne, je suis vraiment tombé sur le cul, je trouvais ça beau. Ma mère est éducatrice spécialisée et ma blonde travaille dans le communautaire, alors je voyais ce que je pouvais faire. »

Tandis que certains personnages sont prisonniers de situations insoutenables, victimes d’êtres sans vergogne, jamais, dans le regard que jette sur eux Éric Piccoli, on ne sent le moindre jugement, la moindre condescendance. Au contraire, l’auteur-réalisateur cherche à illustrer leur dignité face aux aléas de la vie, voire leur noblesse au combat.

« Je pense que, pour faire une série de ce genre-là, il faut beaucoup être dans l’empathie. Il faut aimer ceux qu’on détesterait généralement, ceux qui votent à l’encontre totale de nos idées, essayer de comprendre ce qu’ils vivent, ce qu’ils font, pourquoi ils sont comme ça, leurs peurs, leurs détresses. Je ne pense pas être capable pour l’instant de proposer un cinéma très cérébral ; ma force est vraiment plus dans l’être humain, dans les relations sociales. J’ai des amis qui réagissent mal face à la pauvreté, à la précarité, qui en sont dégoûtés. Moi, ça vient me chercher. Je n’ai pas la prétention de les connaître, mais j’essaie de ne pas les traiter en victimes, plutôt en êtres humains. »

On regarde L'écrivain public ou pas ? La critique vidéo de Manon Dumais
 

 

Prendre le temps

Si Éric Piccoli respecte l’essence de la première saison d’Écrivain public, il a toutefois préféré allonger la durée de chaque épisode. Plutôt que dix épisodes de sept minutes, la deuxième saison se décline en cinq épisodes de vingt-cinq minutes. La raison est toute simple : « Je n’aime pas le format court », admet celui qui s’est inspiré d’anecdotes vécues par Michel Duchesne et par des amis pour nourrir le récit. Mais encore ?

« Le format court se regarde bien n’importe où, n’importe quand. Je ne veux pas qu’on regarde Écrivain public de cette manière. Devant un format long, tu t’installes, tu t’investis. Pour développer de l’empathie ou de la compassion, comprendre un puzzle dramatique, tu as besoin de plus de cinq minutes. »

Bien que le nouveau format convienne mieux à la télévision traditionnelle, il ne faut pas y voir une volonté d’Éric Piccoli de faire diffuser Écrivain public au petit écran : « Tant mieux si la série passe à la télé, mais pour moi, l’important, c’est qu’elle soit vue. »

Le format court se regarde bien n’importe où, n’importe quand. Je ne veux pas qu’on regarde Écrivain public de cette manière. Devant un format long, tu t’installes, tu t’investis. Pour développer de l’empathie ou de la compassion, comprendre un puzzle dramatique, tu as besoin de plus de cinq minutes.

Affirmant ne pas être le genre à mettre de l’eau dans son vin, il ne souhaite pas faire de télé puisque l’idée de reproduire des recettes ne l’attire pas du tout. « De la mise en scène comme Podz (Minuit le soir, 19-2) ou Jean-François Rivard (Série noire), c’est rare. À moins d’avoir du pouvoir créatif, à la télévision, ton casting est imposé, tu n’as pas le droit de filmer de dos… Pour moi, une société d’État payée avec notre argent devrait prendre des risques. On ne devrait plus voir quatre ou cinq émissions avec la même colo, les mêmes acteurs, les mêmes gros plans. Je trouve ça poche, ça devrait être fait par des compagnies privées. »

En attente de financement pour Le train du Nord, long métrage écrit par Félix Rose, Éric Piccoli n’a certes pas envie de tourner le dos à la websérie. Ainsi, il ne dirait pas non à une troisième saison d’Écrivain public et planche sur une série de zombies. Qui sait, la websérie finira peut-être par décoincer le cinéma et la télé traditionnelle, engoncés dans leurs recettes.

« En ce moment, les diffuseurs comme Tou.tv ou TV5.ca prennent des risques, essaient des choses, donnent la chance aux séries de genre. Au cinéma, quand tu passes cinq ans à développer un projet, tu as plein de raisons de vouloir tout lâcher. Tant en fiction qu’en documentaire, je suis un cinéphile qui veut avoir du fun. Sur le Web, non seulement tu as la liberté de création, il y a cette absence de pression de devoir réussir. »

Écrivain public

TV5.ca, dès mercredi