Filmer pour mieux propager la fierté féminine

Les actrices Macha Limonchik et Sarah-Jeanne Labrosse entourent le trio de tête de «Féminin/Féminin» (de gauche à droite) : la productrice Carolyne Boucher et les idéatrices Chloé Robichaud et Florence Gagnon.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Les actrices Macha Limonchik et Sarah-Jeanne Labrosse entourent le trio de tête de «Féminin/Féminin» (de gauche à droite) : la productrice Carolyne Boucher et les idéatrices Chloé Robichaud et Florence Gagnon.

Créée par Florence Gagnon, fondatrice et présidente de Lez Spread the Word, et Chloé Robichaud (Sarah préfère la course, Pays, Trop), qui en signe le scénario et la réalisation, la série Féminin/Féminin est apparue sous la forme d’un faux documentaire sur le Web en 2014, puis à Artv en 2016. En raison de contraintes de financement et de développement, il aura fallu attendre quatre ans avant de renouer avec leurs héroïnes dans le format d’une websérie où Chloé Robichaud privilégie les portraits de groupe aux portraits solo ou de couple.

« Finalement, ce n’est pas mauvais qu’il y ait eu quatre ans entre les deux saisons, croit la scénariste et réalisatrice. S’il devait y avoir une troisième saison, je crois même que ce serait bien qu’il y ait quelques années d’écart. Je vois ça comme un avantage parce que les personnages doivent évoluer. »

« Notre propos aussi ! renchérit Florence Gagnon. Le monde LGBT change tellement ! À mon avis, on est dans une période qui va marquer l’histoire. Quand on a commencé, on voulait changer les choses. Ç’a été bien d’avoir une pause afin de réorienter notre discours, parce qu’à l’époque notre homosexualité était toute nouvelle, alors que maintenant on est plus établies dans nos vies. »


Regarder Féminin/Féminin ou pas ? La réponse Manon Dumais. 
 

 

C’est sur une plage de Provincetown qu’on retrouve Céline (Macha Limonchik) et Julie (Sarah-Jeanne Labrosse), dont le couple est menacé par leur différence d’âge, Steph (Ève Duranceau), confrontée aux envies de maternité de sa compagne Sam (Marie-Évelyne Lessard), qui est en rémission de son cancer, Alex (Alexa-Jeanne Dubé) et Anne (Kimberly Laferrière) qui, à l’instar d’Émilie (Éliane Gagnon) et Maude (Émilie Leclerc Côté), traversent une zone de turbulences, surtout lorsqu’entre en scène une touriste française nommée Marion (Vanessa Gauvin Brodeur).

Enfin installée à Montréal, Noémie (Julianne Côté) s’intéresse à Lara (Nicole Doummar), qui vit ouvertement son homosexualité sur les réseaux sociaux, mais la cache à ses parents. Quant à la volage Léa (Noémie Yelle), elle est troublée de revoir JP (Zachary-David Dufour, découvert dans le documentaire Je suis trans), autrefois Justine, son premier amour.

Modèles positifs demandés

« La série est beaucoup influencée par ce qu’on vit. En quatre ans, il y a eu un gros switch dans la communauté LGBT, où le “T” a pris une place importante. On devait donc en parler dans la série », explique Florence Gagnon.

« C’était important de parler de la réalité trans comme on parlait de la réalité lesbienne, c’est-à-dire sous un jour authentique, réaliste et positif, renchérit Chloé Robichaud. Dans la deuxième saison, on a essayé de s’ouvrir davantage à d’autres réalités, pas seulement à notre noyau d’amies. »

S’étant rencontrées à l’université, Florence Gagnon et Chloé Robichaud partageaient depuis longtemps la volonté d’offrir des modèles positifs d’homosexualité féminine à l’écran. Certes, elles en trouvent dans les séries Orange Is the New Black et Unité 9, « sauf qu’elles sont en prison, on aimerait avoir d’autres modèles », fait remarquer Florence Gagnon.

Dans Féminin/Féminin, elles ont donc décidé de se pencher sur les enjeux quotidiens d’un groupe d’homosexuelles de leur génération dans une réalité montréalaise, laquelle n’est pas nécessairement universelle. « Montréal est une bulle », reconnaît la cinéaste. Peu importe leur orientation et leur identité sexuelles, plusieurs se reconnaîtront dans les tribulations de l’attachante petite bande. Pour ajouter au plaisir, il y aura quelques apparitions-surprises, dont celles d’une vedette d’Orphan Black et d’une politicienne bien connue.

« Je trouve ça génial que des gens qui sont des alliés ou qui ne s’identifient pas à la communauté LGBT puissent trouver qu’on vit les mêmes choses qu’eux. Je crois que ça va encourager la discussion. En même temps, il y a des insides que seules les lesbiennes, les bisexuelles ou les trans vont comprendre. Au fond, Féminin/Féminin, c’est une ode à l’amitié, pas que l’amitié lesbienne, mais les relations humaines », résume Chloé Robichaud.

« Dans notre communauté, c’est encore plus important parce que souvent, avec nos familles, c’est plus complexe. On vit tous des mélodrames internes, on a une vie normale, bien qu’assez différente. Chaque jour, je dis le mot “lesbienne”, d’où l’importance d’une série comme Féminin/Féminin pour les filles qui doivent s’identifier comme lesbiennes tous les jours », conclut la présidente-fondatrice de Lez Spread the Word.

Lesbienne : ce mot mal-aimé

Dans Féminin/Féminin, Alex (Alexa-Jeanne Dubé) dit trouver le mot « lesbienne » laid. Opinion partagée ou pas ? « Je trouve la phonétique un peu désagréable en bouche, mais j’adore ce mot pour tout ce qu’il représente, confie Chloé Robichaud. Si je n’aimais pas ce qu’il représente, je n’aurais pas fait cette série. C’est un clin d’oeil pour montrer qu’on rit aussi de nous-mêmes. Pour moi, être un modèle positif, c’est aussi pouvoir faire preuve d’ironie. » « On a appris à l’aimer beaucoup, confirme Florence Gagnon. On n’a d’autre choix que de l’aimer parce qu’on doit le dire à peu près dix fois par jour. »

« The L Word » : série phare

En 2004, une série américaine de la chaîne Showtime en a bouleversé plus d’une. « On était ados quand c’est sorti, se rappelle Chloé Robichaud. À cette époque, il n’y avait rien et, quand il y avait quelque chose, ça finissait en suicide ou il y avait beaucoup d’homophobie. C’est correct, car il fallait en parler puisque tellement de gens ont souffert. Comme on n’avait pas de modèle heureux, The L Word nous a fait du bien avec sa communauté d’amies. Je ne m’identifie pas à la lesbienne riche de LA, mais ça nous faisait rêver, c’était notre Sex and the City. » « Cette série a changé nos vies ! On était fans ; toutes les lesbiennes ont les coffrets DVD de The L Word », assure Florence Gagnon.

La vie fantasmée d’Adèle

Palme d’or 2013, La vie d’Adèle, d’Abdellatif Kechiche, a semé l’émoi sur la Croisette avec sa longue scène d’amour. « C’est censé être leur première fois, mais c’est rare qu’une première fois ressemble à ça, soutient Florence Gagnon. Les lumières allumées, pas de couvertures… disons que ça m’avait un peu saisie. » « Dans cette scène, c’est comme si elles faisaient toutes les positions du Kamasutra. Le réalisateur aurait pu en mettre un peu moins », juge Chloé Robichaud.

Féminin/Féminin

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