«Le retour du vinyle» — La revanche du sacré

L’objet impose un certain rituel, le microsillon ravive l’art (presque) oublié de l’écoute de la musique.
Photo: Canal D L’objet impose un certain rituel, le microsillon ravive l’art (presque) oublié de l’écoute de la musique.

On l’a aimé. On l’a écouté. On l’a égratigné. On l’a ensuite rangé au sous-sol. Et on l’a presque oublié. Puis on l’a redécouvert. Si on annonce la renaissance du vinyle depuis une bonne dizaine d’années, force est d’admettre qu’on assiste aujourd’hui à la redécouverte d’un véritable amour. Avec Le retour du vinyle, Canal D donne la parole à de vrais mélomanes qui confirment, chacun à sa façon, que la galette noire n’a pas encore dit son dernier mot et mérite chacune de ses lettres de noblesse.

Photo: Canal D Alors jeune adolescent, Sylvain Cormier se souvient de ses cérémonies d’écoute: «On l’écoutait attentivement. On ne se parlait pas pendant que ça jouait. On se parlait après.»

La simple écoute d’un album, sans rien faire d’autre en se concentrant uniquement sur la musique, s’entend, est devenue un geste rare de nos jours. C’est pourquoi le retour du disque noir — cet objet qui nous force à nous lever au bout d’une vingtaine de minutes et où il s’avère périlleux de tenter de sauter une chanson — annonce aussi en quelque sorte le retour du respect de la musique. Alors jeune adolescent, notre éminent critique musical au Devoir, Sylvain Cormier, se rappellera ses cérémonies d’écoute : « On l’écoutait attentivement. On ne se parlait pas pendant que ça jouait. On se parlait après. Tout ça était signe d’importance. Ça voulait dire que ça, cette musique n’était pas anodine, n’était pas le décor du jour pendant que je faisais autre chose. L’expérience d’écoute, c’était ça l’activité. Avec rien autour. »

L’objet impose en effet un certain rituel, le microsillon ravive l’art (presque) oublié de l’écoute de la musique. C’est quant à lui sur les ondes hertziennes que MC Gilles, propriétaire de plus de 50 000 albums, transporte ses séances d’écoute. L’animateur de Va chercher le fusil ! — « deux heures hebdomadaires de musique du terroir » sur CISM — se fait un devoir de préserver la mémoire de ces opus, à l’heure où les Archives nationales et celles de Radio-Canada en conservent très peu. « Ce n’est pas pour la valeur et je ne juge pas ce que c’est non plus. Je ne crois pas à bon/mauvais, beau/laid. Beau ou laid, c’est une mode », raconte-t-il, au milieu de ses albums dans une pièce qui fait office de studio de radio.

Objet d’art

Photo: Canal D «Un objet que quelqu’un de cette époque-là a touché, puis là, moi je le touche. C’est comme être dans une machine à voyager dans le temps», raconte Juliette Lehoux, entourée de ses amies.

Rendre les disques vinyles beaux et les élever au rang d’objets de collection, c’est le métier de Catherine Lepage, designer chez Ping Pong Ping (responsable entre autres des éditions vinyles des albums de Pierre Lapointe). Difficile à croire, mais jusqu’en 1938, les images sur les pochettes n’existaient pas. Rien d’autre pour attirer l’oeil que le titre de l’album au beau milieu d’une pochette en papier brun. Devenue aujourd’hui une vitrine pour de véritables oeuvres d’art, la conception d’albums a bien évolué.

« C’est pas de l’art, c’est de l’art commercial. Donc, il y a un message à passer, rappelle Mme Lepage. Le mot d’ordre, c’est toujours de surprendre. » Cette volonté de créer un objet unique fait aussi partie de la réflexion du groupe Your Favorite Enemies. Le documentaire nous amène alors dans la fascinante confection artisanale d’un album vinyle, créé dans les studios mêmes de la formation rock. « On pense le vinyle comme un autre projet complètement. C’est pas juste le CD qui est mis sur un vinyle. On refait un mastering différent, explique Ben Lemelin. Le son est différent parce que, justement, on donne vraiment de la personnalité à ce projet-là. Il n’y a pas un vinyle qui est pareil. »

Photo: Canal D MC Gilles est propriétaire de plus de 50 000 albums.

Parsemé d’un historique du vinyle et d’anecdotes, Le retour du vinyle nous rappelle que le disque noir a été roi et maître pendant près d’un siècle, jusqu’en 1987, année où l’on signa son arrêt de mort au profit du disque compact. 30 ans plus tard, l’étiquette Sony Music recommence finalement à presser des vinyles, après un hiatus d’autant d’années. Contre toute attente, les ventes de 33-tours auront réussi à revenir aux chiffres de 1991, allant même jusqu’à surpasser les ventes de la musique en ligne au Royaume-Uni.

Si on le croyait pratiquement mort au milieu des années 1990, c’est en partie grâce aux DJ s’il n’est jamais complètement disparu du radar, tout en continuant à se réinventer. « Il y a quelque chose d’instinctif dans la surface ronde de l’album. C’est la même forme qu’un tambour. On est dans quelque chose d’inné chez l’humain qui contribue justement à ce que le vinyle reste avec nous toutes ces années », souligne Evelyne Drouin, alias DJ Mini.

Un tourne-disque peut être réparé, modifié ou restauré, mais il ne peut jamais devenir obsolète. On se dit que lorsque la perturbation est la norme, la véritable perturbation ne peut être que la permanence. « Un objet que quelqu’un de cette époque-là a touché, puis là, moi je le touche. C’est comme être dans une machine à voyager dans le temps. C’est pas juste la même musique, c’est le même objet qu’il utilisait. C’est toute une histoire de transmission », raconte la jeune étudiante Juliette Lehoux. Finalement, l’amour des albums au temps des playlists Spotify, c’est encore possible.

Docu D — Le retour du vinyle

Canal D, jeudi, 20 h, rediffusions vendredi, 13 h et le 24 décembre à 21 h