Ciné-Cadeau, un rituel hivernal et… national

Stéphanie Roussel et Éric Falardeau, deux des auteurs du livre sur Ciné-Cadeau
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Stéphanie Roussel et Éric Falardeau, deux des auteurs du livre sur Ciné-Cadeau

Au fil des 36 dernières années, la télévision publique québécoise a profité du temps des Fêtes pour condenser la diffusion de toutes sortes de films et d’émissions jeunesse qui venaient donner le signal clair à la marmaille de toute la province que les vacances arrivaient à grands pas ou, encore mieux, qu’elles étaient déjà arrivées. La programmation de Ciné-Cadeau est devenue un véritable rituel hivernal capable de rassembler une majorité de Québécois sous une seule et même boucle vert et rouge.

Et pourtant, outre quelques articles et chroniques, presque rien n’avait permis de fouiller l’ADN de Ciné-Cadeau, devenu au fil des ans le succès annuel de Radio-Québec, aujourd’hui Télé-Québec. L’essai collectif Un Noël cathodique. La magie de Ciné-Cadeau déballée, dirigée par Stéphanie Roussel, vient combler ce vide avec une série de textes aussi fouillés qu’ancrés dans l’émotif.

Dans cet ouvrage de la collection Pop-en-stock des Éditions de Ta Mère, la tête y analyse assez pour demander des notes de bas de pages, mais les mots sont accessibles, le coeur battant, et les souvenirs d’enfance jamais très loin.

Stéphanie Roussel l’avoue : elle n’est pas une grande fan de Ciné-Cadeau. Mais la réalité l’a rattrapée lors d’un voyage d’un an à Grenoble, que décembre rend si grise. « J’étais avec une amie québécoise à boire de la chartreuse, et sur Facebook tous nos amis se mettent à dire Ciné-Cadeau arrive, ils partageaient la programmation… Et on s’est senti quand même loin de chez nous à ce moment-là. Les amis vivaient la même affaire au même moment, et moi qui n’ai jamais aimé Noël, je me suis mise à les envier. »

L’alcool aidant peut-être, les deux femmes ont commencé à faire des recherches sur cet événement annuel télévisé, en rigolant sur un potentiel ouvrage à écrire. « Et finalement, on est revenu au Québec et je me suis dit que ce n’était pas une idée si folle ! »

Du nom propre à son propre adjectif

Dès les premières pages d’Un Noël cathodique, on remarque que le collectif d’auteurs — dont Simon Predj, Samuel Archibald, Sandrine Galand, Jean-Michel Berthiaume, Éric Falardeau et Simon Laperrière — utilise l’adjectif commun « cinécadien ».

C’était une façon d’éviter trop de répétitions, avoue Roussel, mais la création de ce mot venait illustrer la spécificité de Ciné-Cadeau, lui donner une valeur.

« Je remarquais souvent que des gens renvoyaient à Ciné-Cadeau pour décrire un affect à quelque chose d’autre, du genre : “J’ai vraiment hâte à ce spectacle, c’est comme Ciné-Cadeau”, explique l’étudiante à la maîtrise en études littéraires. Ç’a donc une valeur émotive que tu peux porter sur autre chose pour dire que tu es tellement excité, avec un côté nostalgique et enfantin. »

Pour l’auteur et cinéaste Éric Falardeau, Ciné-Cadeau est « un des rares rituels qu’il nous reste ». On commence à monter le sapin, les cadeaux apparaissent sous l’arbre, dehors l’hiver s’installe davantage. « C’est une tradition pour une génération qui, comme nous, est beaucoup des enfants de boomers qui ont tout mis dehors, comme la religion, et pour de bonnes raisons. [Avec Ciné-Cadeau], il y a cette idée de congé, mais de retour en famille, un ordre du temps dans le mois de décembre qui est différent que dans le reste de l’année. Et tout ça est aussi important que les films qui y sont présentés. Ça s’associait à des moments de vie [au fait] de grandir, de passer d’enfant à adolescent. »

Selon Stéphanie Roussel, le fait que Ciné-Cadeau soit diffusée à Télé-Québec (à partir du 11 décembre prochain) permet à toutes les régions du Québec d’avoir les mêmes référents culturels. Mieux, la télé publique étant gratuite, elle peut traverser les classes sociales. « Même si t’es d’un milieu défavorisé, si tu as une télévision tu peux avoir eu le même Noël qu’une personne d’un milieu plus favorisé. »

Des fils et des mythes

En plus des textes de réflexion, Un Noël cathodique comprend un répertoire alphabétique complet de toutes les oeuvres diffusées à Ciné-Cadeau depuis 1981. Le tout est également ventilé par année.

La lecture de cette liste montre à quel point Ciné-Cadeau offrait d’une part des classiques comme les Astérix, Tintin et autres Poulets en fuite, mais aussi de nombreux films étrangers audacieux venus du Japon, de République tchèque, de Pologne, etc.

« Ce n’était pas une programmation qui infantilisait, du tout, souligne Roussel. On dirait qu’ils voulaient offrir une culture cinématographique aux enfants, qu’ils grandissent et qu’ils deviennent des cinéphiles avec un bagage international, avec des connaissances sur le cinéma d’animation. »

Éric Falardeau parle de « choc cinéphilique majeur, qui peut transformer », surtout à un moment où l’enfant n’est pas conscient de ce qu’est le septième art.

Les jeunes cerveaux, devenus grands, ont par contre beaucoup de mal à débroussailler ces histoires les unes des autres, note Stéphanie Roussel, qui relève régulièrement de faux souvenirs de Ciné-Cadeau. « Ça représente tellement un imaginaire fort qu’on a fini par oublier ce que c’était réellement. Je vois souvent La dernière licorne parmi les 10 films marquants de Ciné-Cadeau, mais ça n’a jamais joué là, ni à Télé-Québec même ! C’était diffusé à Radio-Canada, dans un autre contexte que Noël. »

Par Osiris et par Apis, c’est à croire que toute une génération a été hypnotisée par le mythe cinécadien.

Un Noël cathodique. La magie de Ciné-Cadeau déballée

Collectif sous la direction de Stéphanie Roussel, Les Éditions de ta mère, Montréal, 154 pages