Quand la télé jeunesse rencontre le jeu vidéo

On pourrait croire qu’on tourne le prochain «Star Wars», mais c’est plutôt la régie du Laboratoire d’univers virtuels (LUV).
Photo: TFO On pourrait croire qu’on tourne le prochain «Star Wars», mais c’est plutôt la régie du Laboratoire d’univers virtuels (LUV).

Derrière Lexie, la comédienne en tournage ce jour-là pour les capsules jeunesse informatives et comiques Savais-tu que ?, il n’y a qu’un grand écran vert qui couvre un large pan d’un des studios de TFO, la chaîne publique francophone ontarienne installée à Toronto. Au plafond, on note qu’une multitude de capteurs ont été installés, et des petits boîtiers informatiques ont été greffés aux trois caméras. Un peu plus et on pourrait croire qu’on y tourne le prochain Star Wars, mais c’est plutôt le Laboratoire d’univers virtuels (LUV).

Un bouton est activé quelque part en régie. À l’écran témoin du studio, Lexie apparaît maintenant dans un décor d’hiver, où un gros bas de Noël voit sa partie supérieure s’ouvrir et se fermer alors que tombe du ciel un tableau sur lequel s’affiche des images. Dans un vaste monde virtuel, la comédienne peut naviguer à sa guise et les caméras peuvent sillonner l’espace en largeur et en hauteur. On la croirait plongée dans un jeu vidéo en trois dimensions.

Le jeu vidéo, en fait, est au coeur du LUV — à prononcer en français —, cette nouvelle technologie que TFO a commencé à développer depuis plusieurs mois pour ses créations jeunesse et qui permet de filmer de manière hyperfluide des humains dans des mondes artificiels, et ce, en temps réel. La chaîne publique s’est associée à des start-up — dont la turque Zero Density — pour arrimer les caméras télé et l’univers d’Unreal Engine, du studio américain Epic Games.

Innover

Photo: TFO Le LUV n’est pas une modification cosmétique aux façons de faire traditionnelles de la télévision, jeunesse ou pas. À commencer par les enjeux d’argent et d’espace.

Pourquoi créer le LUV ? Pour innover, mais aussi pour augmenter la productivité, réduire les dépenses et, dans un avenir pas si lointain, en tirer des revenus.

« Pour moi, c’était une démarche de pérennité », explique Glenn O’Farrell, président et chef de la direction du Groupe Média TFO depuis un peu plus de six ans. « Il y a énormément de demandes pour obtenir les fonds publics et pour nous, une entreprise à vocation éducative médiatique publique en Ontario français, il fallait être certains que les preuves [de notre pertinence] étaient concluantes, tangibles et fortes. On se demandait comment aller plus loin, au chapitre de l’innovation, dans la nature même du concept, mais aussi dans la façon de faire. »

Le projet, confie M. O’Farrell, a coûté quelque 500 000 $, « ce qui n’est pas extraordinairement dispendieux », dit-il.

Impacts concrets

Le LUV n’est pas une modification cosmétique aux façons de faire traditionnelles de la télévision, jeunesse ou pas. À commencer par les enjeux d’argent et d’espace.

« La production voulait toujours faire plus avec nos espaces limités, et on ne pouvait pas changer les décors tous les jours », explique Cliff Lavallée, directeur, technologies des opérations à TFO. « Avant, les acteurs étaient restreints à l’intérieur d’une maison et d’une cour extérieure qui prenaient tout l’espace ici. Maintenant, on est capables d’aller vraiment plus loin. »

Et la production, justement, est bien contente du LUV. Renée Paradis, qui s’occupe du contenu enfance et jeunesse, donne l’exemple du décor de Savais-tu que ? dans lequel Lexie évoluait ce jour-là. « Ça nous a coûté 2500 $ à construire par des modeleurs en 3D. Si j’avais à le créer dans la vraie vie, premièrement le studio ne serait pas assez grand, et deuxièmement ça prendrait plusieurs semaines pour le construire, le peinturer, faire le design. Il faudrait de la mécanique pour la section qui bouge… Et ça coûterait quoi, 25 000 $ ? Et après ça, il y a l’entreposage… »

Là où Hollywood était bluffé, c’est en apprenant qu’on peut tout faire en temps réel. Tout ce qui s’enregistre sur du fond vert à Los Angeles doit être travaillé pendant plusieurs jours en post-production, sur des engins de rendering

Au final, le rythme des enregistrements peut être augmenté de beaucoup, entre autres parce que le LUV est flexible et permet de travailler en temps réel. Avant, TFO pouvait enregistrer sept ou huit capsules de Savais-tu que ? en une journée. Désormais, il est possible d’en faire une quarantaine dans la même période de temps.

Éric Minoli, vice-président, technologies et optimisation chez TFO, a présenté le LUV dans plusieurs salons de technologies, entre autres aux États-Unis. « Là où Hollywood était bluffé, c’est qu’on puisse le faire en temps réel. Tout ce qui s’enregistre sur du fond vert à Los Angeles doit être travaillé pendant plusieurs jours en post-production, sur des engins de rendering. »

Le LUV a d’ailleurs remporté en septembre deux récompenses au prestigieux concours IBC Innovation, devant de gros joueurs médiatiques mondiaux.

Mieux se préparer

Photo: Philippe Papineau Derrière Lexie, la comédienne en tournage pour les capsules jeunesse informatives et comiques «Savais-tu que ?», il n’y a qu’un grand écran vert.

Cette nouvelle façon de faire de la télé a demandé beaucoup de travail à TFO, qui a dû créer de nouveaux postes ou en modifier certains, en plus de former les employés existants. Et il y a quand même eu quelques mois plus difficiles sur le plan technologique. Car plus il y a de machines, plus il y a de chances que le tout bogue !

Mais c’est du côté de la création et de la préparation nécessaire que le LUV a le plus bouleversé TFO. C’est qu’un monde virtuel, c’est beau, brillant, épatant, mais c’est aussi quelque chose qui ne peut se modifier rapidement pendant un tournage.

Parlez-en à Nadine Dupont, qui est directrice des créations multiplateformes. « Avant, tu pouvais écrire un texte, savoir de quoi ton décor était fait, mais changer ou ajouter des éléments par après. Tu pouvais t’ajuster. C’est beaucoup plus rigide maintenant, il faut que tu saches tout ce que tu vas faire avant d’arriver en studio. »

Le processus d’écriture devient donc beaucoup plus strict, et l’ensemble des travailleurs du LUV doivent ensuite respecter le scénario global à la lettre. « Il faut former les scénaristes et leur faire comprendre le monde virtuel », résume la productrice Renée Paradis.

Éric Minoli reconnaît que le LUV a été un défi pour toute son équipe, mais il insiste sur son importance. « On est dans un laboratoire, on est dans un environnement où on peut expérimenter, on est là pour tester. On est vraiment là pour pousser les systèmes et les équipements, on est là pour faillir, et pour se relever, repartir et réessayer. La pire chose qui puisse arriver, c’est de rester statique. »


Rentabiliser le LUV

Le patron de TFO, Glenn O’Farrell, estime que le LUV pourrait devenir une source de revenus fort intéressante. Le studio-labo n’est pas utilisé en tout temps, et est déjà loué à des acteurs de l’audiovisuel. M. O’Farrell ne verrait pas d’inconvénient à ce que des maisons de production ou d’autres télés, publiques ou privées, se servent du LUV. « Et aussi des agences de publicité, il y en a beaucoup à Toronto. Tout ce pouvoir de créativité pourrait venir nourrir notre façon de faire à l’interne, tout en développant des ressources financières. »