«Godless»: renouveler le western avec une révérence

L’intrigue est campée en 1888 dans un bled imaginaire où les femmes ont appris à ne compter que sur elles-mêmes.
Photo: Netflix L’intrigue est campée en 1888 dans un bled imaginaire où les femmes ont appris à ne compter que sur elles-mêmes.

Après avoir triomphé en science-fiction avec le nostalgique Stranger Things, la plateforme Netflix s’attaque au plus américain des genres: le western. Écrite et réalisée par Scott Frank, produite par Steven Soderbergh, Godless se déroule dans un Ouest impitoyable, à la fois familier et singulier.

Le western occupe une place à part dans l’imaginaire américain. Le « mythe du Far West », une invention devenue réalité dans l’imaginaire collectif, est à l’origine d’une production littéraire et cinématographique particulièrement abondante. Toutefois, c’est beaucoup grâce à la télévision, longtemps média démocratique par excellence, que la popularité continue du western a été assurée. Plusieurs séries phares ont nourri ledit mythe tout en y puisant leurs archétypes, fantasme historique et fiction se côtoyant comme dans aucun autre genre. Godless, la plus récente série en date, diffusée non plus sur le, mais les petits écrans, se révèle à cet égard semblable et différente des autres.

Semblable en cela qu’on y retrouve des personnages et des situations aux contours archétypaux, mais différente en cela que le créateur de la série, Scott Frank, est conscient de cette familiarité qu’il utilise pour mieux déjouer les attentes. Godless propose un récit choral dont la simplicité apparente permet à Frank de développer une foule d’enjeux et de thèmes qui résonnent au-delà du lieu et de l’époque dépeints. Au gré des six épisodes d’une heure, le scénariste et réalisateur déploie un univers certes connu, mais qu’il explore en épousant des perspectives plus actuelles, voire inédites.

L’intrigue est campée en 1888 dans la ville minière de La Belle, un bled imaginaire du Nouveau-Mexique, où tous les hommes ou presque ont péri dans un éboulement. Restées seules avec un shérif myope, les femmes ont appris à ne compter que sur elles-mêmes.

Quatre destins liés

Cette toile de fond exemplifie bien l’approche privilégiée par Scott Frank. Avec la ville minière et ses quelques bâtiments usuels (saloon, hôtel, prison, église), il recourt à un contexte connu, éprouvé, du western. En peuplant l’endroit uniquement de femmes et en y plaçant la figure d’autorité mâle — le shérif — en position de faiblesse, Frank tourne toutefois le dos à la tradition.

Une bonne partie du charme de Godless découle de ce mélange de révérence et de renouveau. La série s’articule autour des destins liés de quatre protagonistes : le hors-la-loi sanguinaire John Griffin, son fils de substitution Roy Goode, qui l’a trahi, Alice Fletcher, la « rancheuse » imperturbable qui a recueilli Goode auprès d’elle, de sa belle-mère païute et de son fils métis, et enfin, Bill McNue, le shérif qui a perdu le respect des habitantes de La Belle.

Ces personnages bénéficient du même traitement que le théâtre de l’action, c’est-à-dire que sous le cliché couve la complexité. John Griffin, l’antagoniste que Jeff Daniels défend avec une retenue terrifiante, est celui qui parle le plus de Dieu dans une série intitulée Godless, ou « sans dieu ». Roy Goode (excellent Jack O’Connel), devenu bandit malgré lui, se fait un point d’honneur de faire le bien. Il vit pourtant une perpétuelle quête de rédemption.

Alice Fletcher est pour sa part une veuve courageuse, figure récurrente du genre s’il en est, dont le stoïcisme de façade est la résultante d’une existence entière vécue sous le signe de la résilience. La vedette de Dowton Abbey Michelle Dockery est parfaite de lasse détermination. Enfin, le shérif McNue (Scoot McNairy), en une déconstruction intéressante du héros sans peur et sans reproche, n’est pour une bonne partie de l’histoire que doute et insécurité.

Le pouvoir aux femmes

Photo: Netflix Alice Fletcher, la «rancheuse» imperturbable, a recueilli Roy Goode, fils d’un hors-la-loi, auprès d’elle.

Un autre aspect intéressant est que Scott Frank, prémisse aidant, développe une pléthore de personnages féminins forts outre Alice, à commencer par celui de Mary Agnes (formidable Merritt Wever), la veuve du maire de La Belle qui, depuis la tragédie, a repris le poste du défunt et gouverne de manière inclusive, communautariste.

Mary Agnes, une présence éminemment positive, est le seul personnage associé à une forme de pouvoir politique. Ce n’est certainement pas innocent de la part de Scott Frank qui, on l’a signalé, a non seulement écrit, mais également réalisé Godless.

En gestation pendant 15 ans, le scénario fut d’abord celui d’un long métrage-fleuve ou d’une minisérie d’environ trois heures. Ami du réalisateur Steven Soderbergh depuis leur collaboration sur Loin des regards (Out of Sight), c’est à ce dernier qu’il destinait Godless. Craignant de se frotter au western, Soderbergh préféra soutenir le projet en le coproduisant.

Après maints refus, Netflix manifesta son intérêt, mais pour une production de six heures. Dès lors, Frank eut tout loisir d’approfondir personnages et situations.

Une série qui se distingue

Faut-il le préciser, Godless continue de brouiller la ligne de plus en plus mince entre télévision et cinéma. Loin de l’esthétisme magnifiquement outré de Sergio Leone, Frank préfère le réalisme empreint de lyrisme d’un Clint Eastwood, lui-même influencé par John Ford.

L’actualisation passe essentiellement par un rythme très soutenu, fruit d’un montage qui alterne sans s’attarder lieux et points de vue, et une description crue, quoique jamais complaisante, de la violence. Le tout culmine par l’inévitable affrontement final, passage obligé rendu électrisant du fait que la horde sauvage de Griffin affronte les habitantes de La Belle.

À terme, Godless ne prétend pas réinventer le western. La série se distingue plutôt en détournant l’un des principaux travers du genre, à savoir son inhérente misogynie.

Le mythe du Far West demeurant en perpétuelle construction, et donc perméable au changement, c’est là une excellente nouvelle.

Western au féminin

C’est surtout au cinéma que le genre est — occasionnellement — mené par des femmes. En voici cinq exemples de choix.

1950 : Les furies (The Furies), d’Anthony Mann. La lutte impitoyable entre la fille (Barbara Stanwick) et la nouvelle épouse (Judith Anderson) d’un riche propriétaire terrien (Walter Huston).

1954 : Johnny Guitar, de Nicholas Ray. La cabale implacable d’une rancheuse (Mercedes McCambridge) contre une propriétaire de saloon (Joan Crawford).

1994 : Instinct de vengeance (The Quick and the Dead), de Sam Raimi. La vengeance d’un as de la gâchette (Sharon Stone) contre un riche brigand (Gene Hackman) à l’occasion d’un concours de duels.

2011 : La dernière piste (Meek’s Cutoff), de Kelly Reichardt. Le voyage éprouvant de trois familles chrétiennes à travers le Midwest tel que perçu par une jeune femme indépendante d’esprit (Michelle Williams).

2014 : Le chariot des damnés (The Homesman), de Tommy Lee Jones. Le périple d’une célibataire endurcie (Hilary Swank) qui emmène trois femmes reniées par leurs maris du Nebraska jusqu’en Iowa.

Le western au petit écran

1952-1970 Death Valley Days, ou une suite d’histoires campées dans la vallée de la Mort.

1955-1975 Gunsmoke, ou comment le marshall Matt Dillon maintient la paix à Dodge City.

1957-1962 Maverick, ou les aventures de deux frères, joueurs professionnels.

1959-1965 Rawide, ou les pérégrinations de deux conducteurs de bétail, dont l’un n’est nul autre que Clint Eastwood.

1959-1973 Bonanza, ou les péripéties d’un rancher et de ses fils au fil des ans.

1962-1971 The Virginian, ou les différentes générations qui se succèdent dans un ranch du Wyoming.

1993-1998 Dr Quinn, Medicine Woman, ou le quotidien d’une femme médecin dans l’Ouest macho.

2004-2006 Deadwood, ou les différentes facettes de la corruption dans une ville du Dakota du Sud.

2011-2016 Hell on Wheels, ou la vengeance d’un homme sur fond de construction de chemin de fer.

2016-… Westworld, ou lorsque la fascination pour le Far West donne naissance à un parc d’attractions robotisé grandeur nature.

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