Beau parleur

« Mon frère, c’est un cocktail. J’imagine qu’il y a autant de vérité, de mensonges que de non-dits dans ce qu’il raconte. »
Photo: Les films du 3 mars « Mon frère, c’est un cocktail. J’imagine qu’il y a autant de vérité, de mensonges que de non-dits dans ce qu’il raconte. »

Trois princesses pour Roland, Le petit Jésus, Pinocchio : les titres des films d’André-Line Beauparlant évoquent le monde de l’enfance, des contes de fées. Or, les documentaires qu’elle a tournés sur sa famille, avec l’accord et la complicité de celle-ci, dépeignent une réalité parfois âpre.

« Je pense qu’il y a un mélange des deux, confiait-elle en décembre 2015, au moment de la sortie en salles du film. Effectivement, il y a quelque chose de la réalité qui est un peu dur. Dans Pinocchio, il y a le mensonge ; dans les précédents, la violence, la pauvreté, la religion. Dans ma façon de raconter une réalité qui n’est pas facile, il y a ma volonté d’y voir la magie, sans jugement. En fait, j’ai tout le temps envie de magnifier et de questionner. »

Sans toit ni loi, Éric Beauparlant vit des aventures extraordinaires en parcourant les quatre coins du monde. Du moins, c’est ce qu’il prétend. Un jour, la famille Beauparlant reçoit une mauvaise nouvelle : accusé d’escroquerie, Éric serait emprisonné au Brésil. Pis encore, l’une de ses soi-disant victimes avance que ce dernier est recherché dans plusieurs pays. Dans quelle galère s’est-il encore embarqué ? Bien habile celui qui pourra y répondre.

Photo: Les films du 3 mars « Mon frère est dans l’invention, il s’invente, se crée un mythe. »

« Mon frère est dans l’invention, il s’invente, se crée un mythe. Il est comme un cow-boy, un vagabond. Je suis fascinée par lui. Il se dit le plus heureux du monde, pourtant, sa vie est très difficile. Depuis que j’ai commencé le film, j’ai l’impression que j’en connais encore moins sur lui. Naïvement, je croyais pouvoir déboulonner quelques affaires ; je me suis approchée de lui, mais c’était comme un cha-cha-cha. »

Si loin, si proche

Fascinée par ce don qu’Éric a de s’inventer une vie, la cinéaste tente de percer le mystère qu’incarne ce coloré mythomane. Vainement. Au fil de ses réflexions, ce frère bien-aimé se dévoile candidement pour aussitôt se dérober habilement. Tour à tour grave et léger, Éric a le don de balancer une confidence bouleversante au milieu d’une conversation anodine et de dédramatiser les situations les plus inquiétantes. À l’instar de la famille, le spectateur passe par une riche gamme d’émotions.

À des lieues de l’approche psychologisante, la documentariste illustre par cet hypnotique jeu du chat et de la souris un beau cas de menteur pathologique, trace un captivant portrait de cet homme insaisissable. Soutenu par l’efficace montage de Sophie Leblond, Pinocchio prend alors la forme éclatée d’un puzzle où le clan Beauparlant n’arrive plus à séparer le vrai du faux.

« J’ai fait une chronologie non linéaire, parce que je voulais une chronologie émotive, basée sur la façon de vivre avec quelqu’un qui est tout le temps dans la semi-vérité, le semi-mensonge. Mon frère, c’est un cocktail. J’imagine qu’il y a autant de vérité, de mensonges que de non-dits dans ce qu’il raconte. Pour quelqu’un qui est à ses côtés, c’est la confusion totale. Par moments, j’avais l’impression que la personne la plus menteuse, c’était moi ! »

Portrait de famille

Portant le nom du personnage fétiche de son frère Éric, ce documentaire a permis à André-Line Beauparlant de reprendre le fil de la conversation avec ce menteur chronique dix ans après Le petit Jésus, qui portait sur la courte vie de leur frère cadet handicapé intellectuel et physique, où elle n’apparaissait pas à l’écran. Vue aux côtés de ses princesses résilientes dans son premier long métrage, où elle s’entretenait avec sa tante, sa cousine et sa petite-cousine à la suite du suicide de son oncle alcoolique et violent, la réalisatrice se retrouve ici souvent seule, à son corps défendant, devant la caméra du cinéaste Robert Morin.

« Dans le documentaire, il faut s’adapter. Mon frère a re-re-re-disparu, c’est donc pour cela que je suis à l’écran. Dans mes films, j’ai toujours voulu essayer le plus possible d’accepter de faire ce que moi-même je demandais à ma famille. Le film s’est donc retourné sur moi parce que mon frère a disparu, que l’ambassade m’a appelée, que ce type bizarre m’a téléphoné. »

Le tournage de Pinocchio n’a certes pas été de tout repos pour la cinéaste et ses parents. À toute heure du jour ou de la nuit, Éric, emprisonné au Brésil, pouvait les appeler pour les tenir au courant de sa situation. Chaque fois, alors que tout semblait aller de mal en pis, celui-ci prétendait qu’il ne fallait pas s’inquiéter. Ignorant la vérité, la famille Beauparlant s’est bientôt retrouvée dans une spirale vertigineuse.

Fidèle à sa démarche, la cinéaste évite soigneusement les pièges du voyeurisme et de l’exhibitionnisme. À tout moment, c’est un regard empreint de respect, d’admiration et d’amour pour les siens qui émane de ce troisième documentaire centré sur sa famille. Certes, il y a peu d’action dans Pinocchio, les personnages y étant la plupart du temps dans l’attente de cet antihéros taillé sur mesure pour le cinéma. Mais une fois de plus, à travers cette chronique familiale, la cinéaste dépeint subtilement le mal-être masculin. Saisissant.

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Pinocchio

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