Vie et mort d’un homme simple

«Éverard est un banal, mais combien représentatif Canadien français de cette génération-là», résume le réalisateur, qui prépare un roman qui sera le complément de ce bouleversant portrait documentaire sur son père.
Photo: Famille Leblanc «Éverard est un banal, mais combien représentatif Canadien français de cette génération-là», résume le réalisateur, qui prépare un roman qui sera le complément de ce bouleversant portrait documentaire sur son père.

Vous ne connaissez sans doute pas Éverard Leblanc (1924-2013). Et pourtant, ce fier Gaspésien, c’est un peu notre père, notre grand-père ou notre arrière-grand-père. À travers le portrait personnel que trace Carl Leblanc (L’otage, Le coeur d’Auschwitz, Nation : huis clos avec Lucien Bouchard) de son père, homme simple, peu instruit, ayant tour à tour été cuisinier, boucher et vendeur d’autos, le cinéaste a su capter l’essence même du Canadien français, du Québécois.

« Quand j’ai défendu le scénario du film à la SODEC, je me souviens que la chargée de projets était très dubitative devant ce projet de récit pas du tout personnalisé. À la fin de la discussion, elle m’avait dit : “C’est votre père, alors pourquoi ne pas raconter tout ça au ‘je’ ?” Je lui ai répondu : “Si c’est mon père, ce n’est plus le commun des mortels” », raconte Carl Leblanc.

« Il est accessoire que ce soit mon père, poursuit-il. Ce n’est pas un film sur la relation père-fils, c’est un film sur la condition humaine. Si je fais un documentaire, je cherche une histoire. Or, il se trouvait que j’en avais une sous la main et que j’avais un personnage auquel j’avais accès. Je me suis battu en amont de la production pour qu’on se situe dans l’universel en quelque sorte. Dès le départ, je voulais donc tricoter serré le singulier et l’universel. »

Très peu présent à l’écran, le réalisateur relate en voix hors champ le destin de son père, « de l’appareillage au naufrage ». Ce faisant, il offre des images d’une beauté lyrique de l’un des plus beaux coins du pays, la Gaspésie.

« Quand est venu le temps de tourner le film, j’ai dit au producteur que j’allais avoir besoin d’images aériennes. Il y a trois personnages dans Le commun des mortels : Éverard, le siècle et la Gaspésie. C’était capital pour moi de montrer le territoire où a opéré Éverard. Mon but était d’incarner Éverard et le territoire au maximum. Pour moi, la Gaspésie, c’est comme la mère de la narratrice de L’avalée des avalés de Réjean Ducharme : elle est belle pour rien. »

Éverard et le monde

Alors qu’il narre l’existence de son père à l’aide d’archives, de photos de famille et d’entrevues tournées quelques années avant qu’Éverard ne soit placé en CHSLD, Carl Leblanc raconte aussi l’histoire du siècle en rappelant le parcours de quelques-uns de ses contemporains, parmi lesquels René (Lévesque), Charles (Aznavour) et Fidel (Castro).

« J’ai commencé à penser à ce film il y a un peu plus de 10 ans. Quand je me rendais en Gaspésie, je tournais au passage quelques entrevues avec Éverard. À l’époque, je ne voulais pas être condamné à évoquer son passé, je souhaitais pouvoir le montrer en action, dans le prolongement de sa vie professionnelle, en l’occurrence dans cette scène à la boucherie où il dépèce de la viande de gibier. »

« À la base du film, et cela trahit peut-être mon ancrage campagnard, je crois en l’égalité radicale des êtres humains. Comme on y parle d’Éverard, on ne dit pas “messieurs” Lévesque et Aznavour. Le style narratif était donc vraiment engagé dans cette idée d’égalité. Éverard, René et Fidel ont eu des destins comparables, qui se valent, mais qui n’ont pas eu une égale importance dans la marche du siècle. »

Pour l’aider à élaborer le portrait de cet homme qui a traversé le siècle sans faire d’histoires, Carl Leblanc a fait appel à une douzaine d’intervenants, dont les regrettés Guy Corneau et le père Benoît Lacroix, les journalistes Patrick Lagacé et Jean-François Nadeau, ainsi que les frères Gérard et Lucien Bouchard.

« Tous surviennent à des moments précis selon leur champ de compétence. À notre grande surprise, on a dû réserver à l’ex-premier ministre du Québec la dernière prestation. Nous sommes sortis du plateau de tournage complètement bouleversés. Lucien Bouchard a tellement joué le jeu que nous étions vraiment bluffés. En fait, tous ont joué le jeu. Ce qui m’a frappé, c’est que tous ont accepté rapidement après que nous leur avons expliqué qu’il s’agissait de raconter le siècle vu d’en bas, de raconter l’histoire de quelqu’un sans importance comme s’il en avait. Bref, l’idée du film, c’est de convaincre les communs des mortels – que nous sommes tous – de s’intéresser à eux-mêmes. »

Un homme de foi

Comme l’explique Carl Leblanc, le documentaire, c’est comme en chirurgie, c’est-à-dire qu’on n’interviewe pas ses proches. Tandis qu’il était preneur de son lors d’une entrevue avec son père, le réalisateur a eu la surprise de voir le premier s’adresser directement à lui pour le confronter sur la foi.

« Ce qui m’a beaucoup réjoui en regardant la scène en salle de montage, c’est que le caméraman est resté sur Éverard qui devient intervieweur. Ces scènes-là, en documentaire, où le sujet se fout de tout l’attirail, c’est comme le Graal. Plus ces scènes-là s’accumulaient, plus je me disais que je n’avais pas le choix de faire ce film. »

Cette scène où Éverard défend la religion catholique n’est pas sans rappeler la lutte des Canadiens français défendant avec fierté leur langue, leur culture. En quelque sorte, cet homme simple avait une âme de rebelle.

« Dans son formidable essai, François Ricard a appelé cette génération nous ayant précédés la génération lyrique. Nous avons grandi dans une espèce d’épopée québécoise se bâtissant. Et pour conforter la grandeur du nouveau personnage historique qu’était le Québécois, on nous a vendu un Canadien français à-plat-ventré devant l’Église. Or, cette idée de grenouilles de bénitier soumises ne marche pas selon le livre Ricard ! »

« Cette idée ne fonctionne pas avec le réel quantifié. Par exemple, les Canadiens français ont fait moins d’enfants dans l’entre-deux-guerres. La conclusion de Ricard, c’est que les Canadiens français se sont beaucoup plus servis de l’Église que l’inverse. C’est des torieux ! Et Éverard est un banal, mais combien représentatif Canadien français de cette génération-là », résume Carl Leblanc, qui prépare un roman qui sera le complément de ce bouleversant documentaire sur son père, comme l’a été Artéfact (XYZ, 2012) pour Le coeur d’Auschwitz.

Le commun des mortels

Télé-Québec, lundi, 21 h. En reprise le dimanche 25 juin, 19 h 30.


 
1 commentaire
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 17 juin 2017 15 h 42

    Le seul problème avec ce merveilleux petit film, c'est la voix du réalisateur

    Un défaut de prononciation rend l'écoute difficile et la longue pénible.