«Twin Peaks» revient hanter la télévision

Chaque nouveau film de David Lynch, du temps qu’il en tournait encore, était attendu avec jubilation par les cinéphiles. Cryptiques, étranges et beaux, ils avaient, et ont toujours, l’heur de fasciner, grands crus comme petits crus. Après un hiatus de plus de dix ans, le voici de retour, non pas avec un film, mais avec une série, et pas n’importe laquelle : la troisième saison de Twin Peaks, lancée dimanche 25 ans après la fin de la seconde. Retour sur un phénomène.

Pour mémoire, Twin Peaks est le nom d’une petite ville des Rocheuses où le cadavre d’une étudiante, Laura Palmer (Sheryl Lee), est découvert au bord d’une rivière. Dépêché sur place, l’agent du FBI Dale Cooper (Kyle MacLachlan) tentera d’identifier le coupable, mais ne parviendra qu’à s’enfoncer dans un mystère de plus en plus opaque.

Photo: CraveTV L’affiche de la nouvelle saison évoque la série originelle.

Dans un essai publié dans The Atlantic en janvier 2016, Mike Mariani écrivait : « Il serait difficile de passer en revue la liste des séries télévisées lors de n’importe quelle saison sans en trouver plusieurs qui ont une dette créative envers Twin Peaks […] Les manipulations de l’étrange de Lynch, ses ruptures surréalistes dans la continuité narrative [“surreal non-sequiturs”], son humour noir et ses plans-séquences inquiétants caractéristiques peuvent être ressentis dans une variété de séries à succès, des Sopranos à Lost, même si peu réussissent à combiner tous ces éléments pour un tel effet hypnotique. »

Selon Mariani, Twin Peaks constitue une influence majeure de notre ère de visionnements-marathons de séries, ajoutant que Lynch, au fond, revient dans un paysage télévisuel qui a largement évolué à son image.

La filière Blue Velvet

D’abord proposé sous la forme d’un téléfilm en 1990, un « pilot » visant à tester l’intérêt du public et, par conséquent, du télédiffuseur ABC, Twin Peaks misa d’office sur un ton et une manière jusque-là inconnus en télévision. Cocréé par David Lynch et Mark Frost, l’univers de Twin Peaks s’inscrivait dans la continuité de celui de Blue Velvet (1986), triomphe critique et personnel pour Lynch après la débâcle de la superproduction Dune, son premier et dernier film « de studio ».

Revenant à une échelle plus petite, plus personnelle, et proche à certains égards de son tout premier film, l’ouvertement expérimental Earaserhead, Lynch imposa sa voix singulière avec Blue Velvet, sans lequel son autre chef-d’oeuvre, Mulholland Drive, n’aurait pu être.

Dans Blue Velvet, Kyle MacLachlan, oui, le futur agent Cooper de Twin Peaks, joue un collégien curieux qui, avec l’aide d’une amie (Laura Dern), se met à enquêter (tiens, tiens) dans son hameau après avoir découvert une oreille coupée dans un terrain vague.

« Les manipulations de l’étrange de Lynch, ses ruptures surréalistes dans la continuité narrative, son humour noir, et ses plans séquences inquiétants peuvent être ressentis dans une variété de séries à succès, des Sopranos à Lost, même si peu réussissent à combiner tous ces éléments pour un tel effet hypnotique. » Mike Mariani à propos du travail du réalisateur dans «The Atlantic»

Inspirés en partie du roman et de la série à succès Peyton Place, dont Lynch détourne et pervertit les poncifs de mélodrame sur fond de secrets de banlieue, tant Blue Velvet que Twin Peaks se plaisent à démontrer qu’il n’est point de « petite ville sans histoire » et que, derrière les façades tranquilles et impeccablement entretenues, l’ignominie fait volontiers son nid. La démonstration a ceci d’original que, dans ce décor banal et donc rassurant, Lynch introduit des moments d’inquiétante étrangeté, voire des fulgurances oniriques, qui donnent graduellement aux récits des allures de cauchemar éveillé.

Peuplée de personnages excentriques, l’intrigue, aux accents tantôt criminels, tantôt surnaturels, de Twin Peaks est tout particulièrement cryptique. Ici, le concept d’horreur sans nom se voit coiffé à tout le moins d’un surnom : Killer Bob — les téléphages qui l’ont connu ne manqueront pas de s’en souvenir.

Casser le moule

Pourquoi Twin Peaks a tant marqué, s’est tant démarqué ? Justement parce qu’en cette occasion, Lynch transposa son cinéma à la télévision, ce qui était en soi inédit.

Depuis une dizaine d’années, avec l’âge d’or de HBO, on ne cesse de dire combien la télé est à présent « cinématographique » (il faut se souvenir que les productions télévisuelles étaient jadis toujours identifiables comme telles). Hormis les techniques et procédés issus du 7e art, désormais courants en télé, on note aussi que celle-ci est devenue plus audacieuse que le cinéma (hollywoodien, s’entend).

Et tout cela, faire en somme du cinéma d’auteur à la télé, remonte, non pas exclusivement, mais en bonne partie à Twin Peaks. Lynch et Frost firent alors fi des dogmes en vigueur et cassèrent le moule.

Photo: CraveTV Les actrices Madchen Amick (Shelly Johnson) et Peggy Lipton (Norma Jennings) sont de retour, et toujours au Double R Diner.

Comme le rappellent Emma A. Jane et Chris Barker dans une analyse publiée dans Cultural Studies : Theory and Practice : « Twin Peaks était “doublement codé” selon la manière communément acceptée des textes postmodernes. Cela implique une combinaison de codes qui lui permet d’interagir avec une “minorité concernée” familiarisée avec un langage “expert” ainsi qu’avec une audience populaire plus vaste. Twin Peaks était postmoderne dans sa forme multigenre, en vertu de laquelle des conventions de la série policière, de la science-fiction ou du roman-savon étaient mélangées d’une manière qui devait parfois être prise au sérieux et à d’autres moments être considérée comme une parodie humoristique ambivalente. »

Et les auteurs de poursuivre que Twin Peaks fut le précurseur de toutes les séries aux accents insolites qui pullulent depuis (de Bates Motel à True Detective en passant, chez nous, par Grande Ourse).

Dernière question

En toute justice, la première saison de Twin Peaks, qui est celle qui fit passer la série à la postérité, est supérieure à la seconde, celle-là, de l’aveu même des cocréateurs, bancale. Ce qui poussa Lynch à réaliser en 1992, après le retrait de la série, le film Twin Peaks : feu marche avec moi, un antépisode contant les derniers jours de Laura Palmer. Mal reçu, le film vaut d’être redécouvert, d’autant que Lynch a indiqué que la troisième saison s’y réfère abondamment.

Il faut en outre savoir que Lynch et Frost ont coécrit l’ensemble des huit épisodes et que le premier les a tous réalisés, contrairement aux deux saisons initiales. Ah, et, parmi les visages familiers de Twin Peaks, il s’en trouvera un nouveau : celui de Laura Dern, venue tenir un « rôle surprise » aux côtés de Kyle MacLachlan, son ancien partenaire de… Blue Velvet.

  

Au Québec, la 3e saison de Twin Peaks débutera le 21 mai sur la chaîne The Movie Network. Super Écran lancera la version française le 19 septembre.


 
1 commentaire
  • Jean-François Laferté - Abonné 21 mai 2017 08 h 57

    Attendu..

    Quel retour,quel revirement..
    Les premières notes de cette saison 3 résonneront dans ma tête..
    Je me suis permis de visionner à nouveau,sur DVD, le dernier épisode de la saison 2:"I'll see you in 25 years" dit Laura Palmer dans la pièce rouge à l'agent Dale Cooper.

    Jean-François Laferté
    Terrebonne
    fan fini de Twin Peaks