Sous le fond de teint

«Ils de jour, elles de nuit» propose un portrait de ce métier pas comme les autres à travers le quotidien de six drag queens québécoises.
Photo: ICI Artv «Ils de jour, elles de nuit» propose un portrait de ce métier pas comme les autres à travers le quotidien de six drag queens québécoises.

Les drag queens, ces personnificateurs féminins qui n’ont pas la prétention d’imiter une vedette, mais plutôt de créer un personnage hyperféminisé et exubérant, ont la cote sur les scènes marginales d’Occident, mais aussi souvent dans la culture de masse, au petit écran ou ailleurs dans les médias. Le téléspectateur américain moyen sait qui est RuPaul. Ici, nombreux sont ceux qui connaissent Mado Lamothe, la plus illustre drag queen québécoise, qui occupe une place médiatique de choix depuis une vingtaine d’années. Ces personnages créés de toutes pièces (et de couches impressionnantes de maquillage) que l’on identifie habituellement à l’univers des bars gais sont désormais des icônes de la culture populaire, qui font aujourd’hui rire et fêter des gens de tous les horizons.

Ce qui n’empêche pas certains de les confondre avec les travestis, qui revêtent les habits féminins dans leur quotidien, ou les transgenres, qui ne veulent pas se contenter que des habits pour se sentir devenir femme. C’est là une des raisons qui a motivé la conceptrice et scénariste Maryse Pagé pour créer Ils de jour, elles de nuit, une série documentaire sur l’univers des drags queens qui permet selon elle de « départager le tout, expliqué par ceux qui pratiquent cette discipline artistique ».

Des petites nouvelles et des expertes

La série de huit épisodes, animée et narrée par Mado Lamothe, propose un portrait de ce métier pas comme les autres à travers le quotidien nocturne de six drag queens québécoises : trois « expérimentées » qui s’adonnent à cette activité depuis plus de dix ans et trois « recrues », qui ont été repérées par la scénariste à l’hiver 2015 en organisant un concours pour trouver les « meilleures drags juniors » au Cabaret à Mado.

Ainsi, les « seniors » Marc-André, alias Tracy Trash, Sébastien, alias Barbada, et Jean-François, alias Rita Baga vont côtoyer, échanger et donner quelques leçons de drag queens aux jeunes pousses enthousiastes que sont Gabriel, alias Gabry-Elle, Henri, alias Lady Boom Boom et Léa, alias Lady Poonana. Une fille dans le lot ? La scénariste a découvert au cours de sa recherche que cet art de personnification n’était pas seulement l’apanage de ces messieurs… La série ouvre d’ailleurs la porte le temps d’un épisode vers les spectacles de « drag » plus marginaux, qui multiplient les digressions et les confusions de genres.

Mais l’essentiel d’Ils de jour, elles de nuit est ailleurs : on veut nous montrer qui se cache derrière les costumes, perruques et le fond de teint des six « reines de la nuit » mises en lumière, et dévoiler divers aspects de cette partie de leur vie. La série, qui se regarde comme un feuilleton des « faits saillants » professionnels, aborde chaque épisode un thème particulier, à l’exception peut-être du premier chapitre, où l’on s’emploie surtout à présenter les acteurs en présence.

Il sera question entre autres des spectacles de drag queens « en région » et sur des scènes « grand public », de la réaction de la famille et des proches des drag queens par rapport à ce choix de carrière particulier, de la perception de la personnification féminine et de l’homosexualité dans certains pays étrangers, de la difficulté de se forger une place pour une fille dans ce milieu d’hommes…

Se révéler, mais pas trop

La caméra agile et intimiste de Frédéric Gieling, un ancien de la Course rompu aux séries de docuréalité et à la téléréalité, arrive à capter, tant dans la fébrilité des loges de cabarets que dans l’ambiance feutrée d’une immense garde-robe, les confidences de ces « clowns pour adultes » avant, pendant et après leur transformation. Ils discutent de leur performance à venir, des craintes ou des espoirs qu’elle suscite. C’est aussi dans ces segments en apparence anodins que ces « elles de nuit » se dévoilent le plus, surtout les plus jeunes.

En entrevue individuelle, les « ils de jour » s’étendent plus longuement sur les raisons qui les ont poussés à se lancer dans cette discipline artistique qui allie le jeu, la danse, le chant (dans une certaine mesure…), la couture et le maquillage. Les hasards de la vie sont invoqués par les « seniors », tandis que les recrues avouent réaliser leur rêve en foulant la scène dans leurs atours féminins. C’est sans doute dans ces portions qu’ils se révèlent le plus. On n’a jamais l’impression de s’enfoncer indûment dans leur intimité : ça reste dans les limites du sujet et c’est bien ainsi.

Cela dit, on a parfois l’impression que nos drag queens se répètent d’un épisode à l’autre ou même quelques fois dans le même épisode. Il aurait été judicieux de resserrer le tout, quitte à déployer la série sur moins d’épisodes. Faire un peu de place à l’histoire de la personnification féminine au Québec, ou même plus largement en Occident, aurait sans doute été un bon filon. Voilà même peut-être un angle à explorer dans un autre documentaire…

Ils de jour, elles de nuit

Artv, vendredi, 19 h 30