La sortie de «L’auberge du chien noir»

«On peut dire tout le bien ou tout le mal que l’on veut de
Photo: ICI Radio-Canada «On peut dire tout le bien ou tout le mal que l’on veut de "L’auberge du chien noir", mais c’est une série qui avait son public», souligne Pierre Barrette.

En janvier 2003 naissait à la télévision de Radio-Canada une intrigue autour d’un gîte, d’un étrange héritage et d’une famille qui vivra toutes sortes de péripéties. Ce jeudi soir, le téléroman L’auberge du chien noir, écrit par Sylvie Lussier et Pierre Poirier, prend fin après 15 saisons et 377 épisodes. Et avec lui s’éteint toute une façon de créer pour le petit écran. Rencontre avec Pierre Barrette, professeur en communication à l’UQAM et grand observateur de la télévision québécoise.

Est-ce que L’auberge du chien noir est le symbole d’une époque désormais révolue de notre télévision ?

C’est la série qui fait le passage. Pendant ces 15 années-là, il y a vraiment eu une transition d’un vieux modèle de production à un nouveau. Il fut un temps pas si lointain où à peu près toute la télévision de fiction se faisait localement, les diffuseurs comme Radio-Canada ou TVA produisaient, réalisaient leurs productions. Et aujourd’hui c’est la dernière, ce sont les compagnies de production privées qui ont pris le relais. L’auberge, c’est un peu le chant du cygne de cette forme-là.

L’auberge du chien noir reste, sans mauvais jeu de mots, une drôle de bête dans le paysage télévisuel québécois. Le jeu, les décors, l’écriture…

Même les émissions dans le créneau fortement traditionnel de ce qu’on appelle le téléroman, la quotidienne à 19 h, ont changé. Prenons District 31, c’est complètement ailleurs, on est dans un mode de production de type « film », c’est un rythme de montage, un type de jeu et de scénario qui est très différent. Ça reflète vraiment un changement dans le public des séries et dans ce que les gens en attendent.

Mais L’auberge était encore écoutée par environ 600 000 personnes par semaine, ce qui n’est pas rien.

On peut dire tout le bien ou tout le mal que l’on veut de L’auberge du chien noir, mais c’est une série qui avait son public. Un public peut-être un peu plus traditionnel, mais en même temps, c’est une télévision qui devait s’adresser à tout le monde.

Il y avait une recette au succès de l’émission ?

Dans l’écriture de Lussier et Poirier, il y a quelque chose de bon enfant, dans un sens positif. On est capable d’aller chercher un public familial, les grands ados, les adultes, on s’assure d’une base assez importante auprès des gens plus âgés, et des gens à l’extérieur des grands centres, qui s’attachent davantage aux intrigues familiales. D’une certaine façon, L’auberge, c’est la grande tradition de la qualité télé-romanesque radio-canadienne, qui vise large mais qui fait de la bonne télévision. Celà dit, ils ne pouvaient donc pas se permettre d’avoir une écriture de niche, à la Minuit le soir, qui aborde des thématiques vraiment plus dures.

Est-ce que vous avez l’impression que tout un pan du public sera accablé par la disparition de ce type de télévision ?

Je regarde quelqu’un comme ma mère, qui à 92 ans n’est pas le public que les diffuseurs cherchent à rejoindre. Elle est un peu en deuil de la télévision qu’elle a connue. Elle regarde Les pays d’en haut, et elle me dit « ce n’est pas regardable ». Pour elle, voir le curé faire du tir au poignet en buvant des bières, ça ne marche pas dans son univers. En essayant de rajeunir à tout prix, et de réaligner sur les nouveaux publics, on peut s’en aliéner d’autres.

Il reste des émissions pour eux sur les ondes ?

Ce public-là va vers les produits plus traditionnels de TVA, où il y a des téléromans « plus », des séries qui se donnent des airs technologiquement plus avancés, mais qui restent essentiellement des téléromans dans l’esprit, la structure et la façon de concevoir les intrigues. Comme O’ qui est un drame familial, une grande saga, un peu comme Sous le signe du lion dans les années 1960. Ou L’échappée, qui a commencé en septembre. Il y a une volonté de mettre des éléments contemporains, mais ça reste des univers assez confortables pour des publics plus traditionnels.

Est-ce que cette mise à niveau de la production télévisée, ce côté cinématographique, est plutôt récent au Québec ?

Aujourd’hui, la série contemporaine, nord-américaine ou scandinave, attire l’intérêt des gens plus jeunes. Ces séries-là sont en compétition directe avec le téléroman classique, et c’est un peu ça qui a amené sa disparition. Mais la compétition des autres types de production, ç’a commencé à la fin des années 1980 avec Lance et compte. Au fond, c’était un film de 10 heures découpé en épisodes, il y avait de la musique, les couleurs étaient vives, on tournait à l’extérieur, dans des avions, et il y avait autre chose que des discussions de cuisines.

Est-ce que la télévision québécoise pourrait encore connaître une émission qui resterait aussi longtemps en ondes que L’auberge du chien noir ?

Je n’ai pas l’impression. La télévision de fiction est en train de basculer tranquillement, presque complètement, de la série vers le feuilleton, et le feuilleton de type « anthologie ». C’est-à-dire que chaque saison a le même univers, la même musique par exemple, mais avec de nouveaux personnages, comme avec la série américaine Fargo. Le public se plie davantage à ce type de logique narrative. Comme si le passage de la forme cinématographique vers la télévision avait amené avec lui cette idée-là, de plus en plus dominante dans la façon d’écrire de la fiction.