Je vous entends parler

Gilles Vigneault est le fil conducteur et génial conteur au centre du documentaire en deux volets «Des gens de son pays».
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Gilles Vigneault est le fil conducteur et génial conteur au centre du documentaire en deux volets «Des gens de son pays».

« Je voulais devenir quelqu’un comme John Landry », déclare Gilles Vigneault, tout fier, visiblement ravi de nommer son cousin, mieux connu en tant qu’immortel personnage de chanson, avec un patronyme le définissant à travers son métier : John Débardeur. « C’était John qui savait dire bonjour, au quai, celui qui savait le mieux dire “Bienvenue à Natashquan”, comme si ç’avait été New York… ou Chicago ! » On le voit sur des photos, John Landry. Et puis Blanche, sa veuve, raconte leur rencontre, et leurs 55 ans de mariage. Ce n’est évidemment pas elle que Vigneault met en scène dans la finale « dramatique » de la chanson : « Deux mois plus tard était fait son voyage / Et la belle femme qu’il ramenait avec lui / L’avait laissé pour un gars de l’équipage ». Le poète-chansonnier rigole. « [John] a trouvé que ça racontait pas tellement la vérité. Je lui ai expliqué plus tard que j’agrandissais la vérité pour qu’elle soit vue de loin… »

C’est tout bonnement ça, Des gens de son pays, le documentaire en deux volets présenté dans le cadre des Grands reportages à RDI. Concept limpide comme l’eau des rivières de la Basse-Côte-Nord. Un premier volet pour les gens de Natashquan, un second pour les gens de la ville. Le format des segments — quatre par émission — varie peu ou pas : à chaque chanson choisie est lié un thème (Jos Hébert pour évoquer la nordicité ou Madame Adrienne pour parler de la condition des femmes), Vigneault commente, on voit des extraits provenant des archives de Radio-Canada montrant des artistes chantant la chanson (par Vigneault, Pauline Julien, Jacques Labrecque, David Goudreault en slam), on découvre la véritable personne derrière le personnage, et des proches (ou descendants) témoignent. La réalisatrice Yanie Dupont-Hébert a eu le bon goût de laisser les gens parler le temps qu’il faut, de ne pas trop enjoliver d’images touristiques. Avec Gilles Vigneault au centre, fil conducteur et génial conteur.

Nommer pour exister

Ce n’est pas comme si on avait besoin de connaître l’histoire derrière l’histoire pour apprécier des personnages campés aussi magistralement qu’un Jack Monoloy ou un Charlie-Jos, devenus mythiques — voire folkloriques — tellement ils font désormais partie de notre imaginaire collectif. Mais il y a quelque chose d’éminemment touchant à connaître ceux et celles qui, de chair, d’os, d’âme, d’amour et de sueur, ont inspiré de leur naturelle grandeur de grandes chansons. « Des personnages déjà créés, qui nous créent », résume l’intarissable Vigneault. « Les gens de ce pays méritaient autant que d’autres, ailleurs dans d’autres pays du monde, d’être nommés. Je trouvais, en visitant le cimetière — ma visite annuelle —, que ces gens-là n’avaient pas reçu les politesses, les hommages ou la célébrité qu’ils avaient mérités tout le long de leur vie, simplement en vivant dans ce pays lointain, nordique, pas mal neigeux, mais parfois prodigieusement ensoleillé… »

Ainsi la place du violoneux dans la petite communauté trouve-t-elle sa fonction vitale à travers La danse à Saint-Dilon, qui exalte les veillées menées par Odilon Carbonneau (né en 1912, mort en 2003, apprend-on : voilà qui balise déjà une vraie vie). L’hiver, nous dit Vigneault, il n’y avait « que ce moyen-là pour passer le temps ». Odilon était essentiel. « La danse était pas méchante, elle était pas dangereuse, elle était pas… lascive ! Elle était nécessaire ! » Le violon d’Odilon est aujourd’hui dans les mains d’un autre violoneux. Et la chanson, par extension, a fait danser les plus grandes foules dans ce que Vigneault appelle des « messes nationales » : les rassemblements des années 1970, J’ai vu le loup, le renard, le lion, Gens du pays, Une fois cinq. « La chanson, la danse, la musique sont des liants effectifs, efficaces, pour que les gens se prennent pour un ensemble… et un jour, on sait pas, pour un pays ! » Irréductible Vigneault.

La Mariouche, ma mère

Il y a des histoires qui ont été contées maintes fois, évidemment : celle du mariage interdit entre l’Innu Jack Monoloy et sa Mariouche. Laquelle est la propre mère de Gilles, Marie Landry-Vigneault (1892-1995). C’est Florent Vollant qui chante Jack Monoloy, manière innue, « une interprétation plus songée, sensée et sensible », selon Vigneault. Qui ajoute : « Dans ma musique, le racisme est impossible. »

Dans le volet urbain, les personnages ne sont pas tous nommés : dans La ballade d’un sans-abri, son identité même a été perdue. Vigneault explique : « Le sans-abri est anonyme et nombreux. » Et il gardera pour lui le nom de celle qui a inspiré Madame Adrienne, « une amie à nous » qui avait été obligée de laisser « l’enfant de l’amour » en adoption. « Pour moi, l’histoire de Madame Adrienne, ça rejoint l’histoire de Jack Monoloy. C’est-à-dire la difficulté d’être dans un monde qui refuse l’autre… »

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Des gens de son pays

RDI, mercredi 22 février et 1er mars à 20 h