En regardant le troisième épisode de la série télé «Cardinal»

Billy Campbell dans la série «Cardinal»
Photo: Super Écran Billy Campbell dans la série «Cardinal»

Le Devoir poursuit une première série sur une série en suivant la diffusion de «Cardinal» (CTV et Super Écran) avec un texte critique par épisode. L’intrigue policière, basée sur le roman Forty Words of Sorrow de Giles Blunt, est réalisée par Daniel Grou, dit Podz (19-2). La production met en vedette Billy Campbell et Karine Vanasse.

La fiction policière canadienne existe-t-elle ? La preuve est dans le pudding, comme disent les Anglos. L’Ontarien Giles Blunt, auteur du roman Forty Words of Sorrow (2000) qui inspire la série télé Cardinal, s’arrime à une lignée récente d’auteurs de polars à succès où on retrouve aussi Kathy Reichs, Peter Robinson, Alan Bradley, Louise Penny ou Linwood Barclay.

Mais comment lier ces auteurs canadiens d’histoires policières ? Faut-il même tenter de les inclure dans une sorte d’école canadienne du genre où pourrait dominer un trait culturel, une unité nationale imaginaire ?

Un essai sur ce thème (Detecting Canada, 2014), donnait quelques pistes fournies par la société canadienne elle-même ou par l’image qu’elle se donne d’elle-même. Cette société postnationale (selon la formule de son nouveau jeune premier ministre) projetée dans ses histoires policières se veut plurielle, différente de celle des États-Unis, en apparence gentille et généreuse, polie et policée, avec quelques autres singularités dont la GRC, le hockey et les autochtones.

Sans en avoir le monopole, loin de là, le roman policier canadien a aussi tendance à scénariser des rapports hommes-femmes plus ou moins compliqués ; à exposer les tensions entre la ville et la campagne ; à déconstruire les codes du genre policier tout en s’intéressant aux procédures criminelles.

Certains de ces traits s’estompent dans la minisérie ou n’ont pas encore de prise suffisante pour la dominer. C’est le cas de la présence autochtone, à peine effleurée avec des pointes éparses, ici le nom de la première victime, là une très courte cérémonie funéraire ancestrale.

Dans le roman, on apprend dès le premier chapitre que la nation Anishinabek jouxte la ville inventée d’Algonquin Bay, alter ego fantasmagorique de Thunder Bay. Un extrait dit qu’il ne faut traverser aucune barrière pour y accéder : « Les Ojibwés ont tellement souffert aux mains de l’homme blanc que de fermer la porte pour s’en protéger paraissait maintenant insensé », précise la description.

Trois lignes

Ces références plus ancrées et plus critiques sont gommées dans la transposition télévisuelle. La minisérie développe par contre d’autres éléments typiques du policier à la canadian, particulièrement dans ce troisième épisode qui les distille au pur sucre.

Ce volet permet en fait de mieux comprendre comment la production a choisi d’exposer les trois lignes de force qui traversent cette histoire.

L’intime. La première ligne plonge au coeur de l’histoire intime du détective Cardinal, dont la femme souffre d’une maladie mentale. Le policier semble porter comme un lourd fardeau la dérive de sa femme. Le premier épisode pouvait laisser croire qu’elle s’était enlevé la vie. On voit maintenant John Cardinal la visiter dans l’établissement où elle se repose.

Il lui parle de leur fille. Elle ne réagit pas. Il lui demande d’expliquer comme faire pour développer des pellicules à l’ancienne sans lui révéler que le meurtrier qu’il recherche prend des photos de ses victimes. Elle lui réplique vite qu’elle est trop fatiguée pour répondre à ses questions. Son mari semble recevoir ce reproche comme une énième charge de culpabilité. Est-il ou se sent-il responsable de la plongée noire de sa femme ?

Le professionnel. Le deuxième axe de la série oscille autour de la valeur professionnelle du limier d’expérience soupçonné d’être un ripou à la solde d’un baron de la drogue. Lise Delorme, parachutée à Algonquin Bay pour tirer l’affaire au clair, s’interroge sur la justesse de cette cause embrouillée.

Le gradé qui la piste affirme que Cardinal a prévenu les dealers de l’imminence d’une descente qui a coûté la vie à un policier. Il lie cette trahison aux dépenses de santé pour Mme Cardinal. La jeune Delorme découvre plutôt que toute cette enquête interne n’est pas autorisée par la hiérarchie, que Cardinal a été blanchi par une enquête précédente. La rencontre se termine sur l’impression qu’elle va malgré tout continuer le travail d’examen, ne serait-ce que pour mieux comprendre les motifs du très mystérieux John Cardinal.

En passant, une lectrice perspicace a fait remarquer que dans la version originale, le comédien Billy Campbell accentue ce côté ténébreux, pour ne pas dire enténébré, en marmonnant ses phrases parfois inintelligibles. La version doublée en français quasiment de France a ses défauts, mais au moins elle corrige ce travers.

Les meurtriers. La troisième ligne de force du récit traverse la communauté d’Algonquin Bay, aux prises avec un couple de meurtriers en série. On y est au plus près. Le jeune homme kidnappé au dernier épisode se réveille dans une cave. La maison en rangée appartient à la grand-mère d’Edie, la fille du couple maudit. La vieille, au bout du rouleau, n’a aucune conscience du monde infernal enfoui dans sa demeure.

Les histoires policières ont besoin d’enquêteurs, de victimes et de bourreaux. Ceux-là appartiennent à la meilleure catégorie, selon la logique que là où tout est mal, ça doit être bien d’être le pire. Il y a du Bernardo-Homolka dans cette paire liant Edie Soames (Allie MacDonald) et Eric Fraser (Brendan Fletcher). Cette vraie de vraie histoire de couple meurtrier dans la région de Scarborough dans les années 1990 a frappé l’imaginaire canadien comme un train du CN, bien plus en fait que celle de Robert Pickton, qui a pourtant probablement tué dix fois plus de femmes.

Le choix narratif de Cardinal accentue l’horreur inquiétante qui se dégage immanquablement de l’apparition de cette infernale paire fictionnelle. La jeune femme, Edie, aux traits très fins, souffre de graves crises d’eczéma qui la défigurent et accentuent son côté mi-ange, mi-démone. La chute de cet épisode montre de quoi elle est capable tout en laissant en suspens un tas de questions sur le contrôle qu’exerce sur elle son vilain compagnon.

C’est canadien. C’est captivant. Ça se poursuit la semaine prochaine.

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