Comment «Forty Words of Sorrow» est devenu «Cardinal» à l’oral

Une scène de la série «Cardinal»
Photo: Super Écran Une scène de la série «Cardinal»

Le Devoir propose une première série sur une série en suivant la diffusion de Cardinal (CTV et Super Écran) avec un texte critique par épisode. L’intrigue policière Cardinal, basée sur le roman Forty Words of Sorrow de Giles Blunt, est réalisée par Daniel Grou, dit Podz (19-2). Elle met en vedette Billy Campbell et Karine Vanasse.

La scène est Algonquin Bay, ville ontarienne inventée où, comme dans les vraies de vraies villes du nord de ce pays, « il fait noir très tôt » et « il fait froid, très froid ». Ces deux conditions incontournables sont soulignées dès le premier paragraphe de l’excellent Forty Words for Sorrow (2000) de Giles Blunt, roman policier à succès qui inspire la série télé Cardinal.

The Walrus a décrit ce livre, devenu en français Quarante mots pour la neige (Pocket), comme « le meilleur thriller policier canadien jamais écrit ». Bien que scénariste lui-même, M. Blunt, ne s’est pas chargé de l’adaptation télévisuelle.

La transposition n’épargne rien du contexte sombre et gelé, on ne peut plus canadien. On y est dès les premières images en plongée montrant la forêt boréale traversée par les lignes de haute tension électrique, puis une motoneige perdue dans l’immensité d’un lac gelé. Les plans aériens (merci les drones !) sont magnifiques, y compris dans le montage du générique.

Le motoneigiste arrête son engin et retire son casque. Il explore les ruines d’une vieille construction en bois et découvre le cadavre d’une adolescente amérindienne, Katie Pine, disparue depuis des mois. La suite va occuper les six épisodes de la minisérie et de cette critique en autant de temps, un texte par semaine.

L’enquête est confiée à John Cardinal, vétéran taciturne, très bien campé par la vedette américaine Billy Campbell, qui jouait déjà un policier dans la série The Killing. On lui adjoint Lise Delorme, nouvelle venue du poste, jouée par Karine Vanasse, vedette québécoise qui a aussi ses entrées sur les plateaux des États-Unis. Le haut de la distribution est visiblement conçue pour plaire ici et en même temps pour ouvrir des portes ailleurs.

Dès ses premières pages, le roman dit que Lise Delorme ne ressemble pas vraiment à une star de cinéma, mais qu’elle dégage une troublante assurance sensuelle, « chose terrible pour un homme marié ». La description précise qu’elle parle anglais pratiquement sans accent, « sauf quand elle fait sauter les consonnes à la fin de certains mots » et quand elle « double les sujets dans certaines phrases ». En entrevue, Karine Vanasse elle-même a souligné qu’elle jouait pour la première fois une Canadienne française (ou une Québécoise) en anglais.

Ces aspects physiques et linguistiques ne sont pas vraiment soulignés dans la version originale anglaise. Ou alors mon oreille ne capte pas suffisamment les subtilités de l’accent de Mme Vanasse.

Je peux par contre avouer l’agacement suscité par la traduction en « mid-Atlantic French », dans cette langue inventée par les traducteurs pour la vente en Europe ou en Afrique d’oeuvres d’ici, écrites ou parlées. Ce choix s’avère pour le moins étonnant. Il gomme l’originalité et l’authenticité de ce coin de pays (le nôtre), inscrit jusque dans sa langue.

L’action se déroule au Canada. Les personnages et les paysages sont canadiens. Leur langue française ne l’est pas. Dommage.

Mais bon, on peut passer outre ou se rabattre sur l’original de CTV. Surtout que l’essentiel n’est pas là.

Très vite, on comprend que Cardinal croit qu’un meurtrier en série sévit. Il lie le meurtre de la jeune Amérindienne à celui d’un autre jeune, mort noyé. Ce premier épisode montre comment le détective Cardinal réussit à en faire la preuve en confondant ses collègues sceptiques, tandis que son adjointe Delorme doit elle-même faire ses preuves professionnelles en résolvant une vague de cambriolages domestiques.

Ces éléments se retrouvent dans le roman. Par contre, l’adaptation n’appuie pas (ou pas encore ?) sur la situation personnelle de Cardinal. Dans la source romanesque, sa fille vient de partir pour New York, via Toronto. Elle étudie les beaux-arts à l’Université Yale. Le récit écrit s’ouvre alors que Delorme retrouve Cardinal chez lui, dans sa maison vidée par ce départ. La minisérie montre plutôt l’enquêteur en filature dans un stationnement de centre commercial, ce qui permet ensuite de faire le pont avec l’enquête sur les petits larcins.

Il est aussi question de sa femme dans une scène forte. Le détective rencontre un curé pour lui demander des infos sur un jeune disparu. Le prêtre se renseigne en retour sur la femme du policier, Catherine Cardinal. « Elle voulait croire que la foi la guérirait et vous l’avez encouragée », lui répond son mari.

Cette information tragique reste pour l’instant la seule fournie sur une part enténébrée du personnage central. L’interprétation de Campbell fait bien sentir une sorte de douleur résignée qui pourrait aussi cacher d’autres secrets enfouis.

La toute dernière scène envoie Lise Delorme rencontre des hauts gradés. On comprend qu’elle a été envoyée au poste d’Algonquin Bay, où il fait sombre et froid, pour espionner le détective Cardinal, soupçonné de fournir des renseignements à un dealer qui contrôle le trafic de drogue dans le nord de l’Ontario, jusqu’à Val-d’Or au Québec.

« Il est très obstiné, dit-elle. Brillant, il se croit supérieur. Il n’aurait pas trouvé le deuxième corps s’il avait obéi aux ordres. Et je n’ai pas confiance en lui. »

Bon punch. Les couches de sens et de problèmes comment à se révéler. Le mille-feuille sera démonté dans les cinq prochains épisodes. Et franchement, en anglais ou même dans ce drôle de français, la proposition paraît très alléchante. À suivre donc…

1 commentaire
  • Gilles Théberge - Abonné 26 janvier 2017 16 h 53

    Bref en anglais c'est bien, en français c'est ...poche!

    C'est toujours comme ça hein? C'est jamais possible d'avoir quelque chose en français qui soit potable.

    Alors on se contente de l'anglais.

    Et je me demande bien combien ça va prendre de temps, avant qu'on renonce "définitivement" à traduire en français, ce qu'il est si facile d'écouter en anglais?

    Come on, après tout, c'est la langue de l'avenir...