Jouer au colon de l’Abitibi pour deux lingots d’or

Le maître du jeu, transformé pour l’occasion en «inspecteur de la colonie», est interprété par l’acteur Louis Champagne.
Photo: Historia Le maître du jeu, transformé pour l’occasion en «inspecteur de la colonie», est interprété par l’acteur Louis Champagne.

La chaîne Historia propose cet hiver sa première téléréalité, qui plante ses candidats dans le fin fond du bois, avec pour objectif de créer une colonie et, bien sûr, d’être le dernier à se rendre au bout de cette expérience pour empocher la coquette somme de 100 000 $.

Au cours des dix épisodes de ce projet télévisuel qualifié de « croisement entre Survivor et Les pays d’en haut » lors de son annonce en mars dernier, les 14 valeureux (dont quelques valeureuses) devront d’abord faire équipe avec les autres concurrents pour se soumettre aux premières épreuves dictées par le maître du jeu, transformé pour l’occasion en « inspecteur de la colonie », un rôle occupé par l’acteur Louis Champagne. Ils devront relever des défis toujours plus exigeants pour espérer rester de la partie ou « gagner » des outils et des animaux qui pourraient faciliter leur « survie » au sein de cette expérience exigeante. Ils seront aussi parfois soumis à la tentation des sirènes de la modernité (des années 1930 ou 2010) pour adoucir les contours de ce calvaire volontaire.

Dès le premier épisode, diffusé jeudi en simultané sur deux chaînes appartenant au groupe Corus (Historia, Séries +), les huit premiers concurrents présents sont regroupés en deux équipes à qui on assigne des « lots du diable » (d’où le titre de la série…), des terres qui ont déjà été occupées par des colons, mais qui ont dû les abandonner, incapables de les « dompter », mais aussi parce que les cabanes qu’ils y avaient construites ont été endommagées au point d’être inhabitables. La première épreuve des apprentis colons sera de les remettre en état.

 

Entre les séquences de ces premiers travaux de fortune, on nous présente un portrait de chacun de ces huit candidats, auxquels s’ajouteront au fil des premiers épisodes une demi-douzaine de recrues, qui viennent de tous les horizons, même si la diversité culturelle n’est pas au rendez-vous…

Des cinq hommes et trois femmes présents dès le départ, un seul est vraiment très habitué à la vie en forêt. Ils évoquent entre autres la curiosité, la volonté de se dépasser et, dans une moindre mesure, l’appât d’un gain substantiel comme motivations à leur participation. Le désir de vivre ce que leurs ancêtres ont connu revient également souvent dans leur discours.

En entrevue, la productrice de l’émission, Édith Desgagné, explique d’ailleurs que cette envie de connaître une expérience semblable à celle de leurs aïeux revenait souvent chez les « 600 à 700 » personnes rencontrées en entrevue lors de la sélection des candidats. La production a d’ailleurs reçu environ 2000 inscriptions, un nombre bien au-delà de ce qui était espéré.

Sortir des sentiers battus

Ce parcours du colon, tourné dans une pourvoirie de Lanaudière plutôt que dans l’Abitibi que l’on tente de recréer, n’a pas seulement été ardu pour les concurrents. Il s’est également avéré tout un « défi technique » pour l’équipe de production, au dire de Mme Desgagné. Dans ce territoire de près de trois kilomètres loin des réseaux électriques et cellulaires, il a fallu défricher des sentiers, compter sur des génératrices et la débrouillardise de l’équipe, puisque « même les walkies-talkies ne se rendaient pas dans le bois »

Ces difficultés ont peut-être teinté l’esthétique de la série, très sobre si on la compare à d’autres téléréalités, d’ici ou d’ailleurs. La réalisation de David Gauthier, un habitué du genre pour s’y être exercé avec, entre autres, Les chefs !La relève et Célibataires au menu, est dynamique et efficace sans tomber dans le tape-à-l’oeil.

On n’a pas droit à des ralentis dramatisants ou des montages répétitifs qui sont souvent le propre de la téléréalité « d’épreuves » à la Survivor. Et ceux qui sont allergiques aux téléréalités à l’eau de rose n’ont rien à craindre : la productrice confirme qu’« il n’y a pas d’histoires d’amour » mises en scène dans Le lot du diable… Et ceux qui sont loin d’être friands de ce genre de production pourraient très bien se surprendre à apprécier la chose, au point de vouloir suivre la série jusqu’au bout, comme ce fut notre cas.

Historique, mais sans histoire…

On aurait pu espérer de ce diffuseur qu’une telle compétition soit accompagnée de capsules historiques sur le chapitre de l’histoire québécoise auquel elle emprunte son contexte : la colonisation de l’Abitibi pendant la Grande Dépression. Ceux qui s’attendaient peut-être à une proposition rappelant les docuréalités Destination Nor’ Ouest et La ruée vers l’or seront donc probablement déçus.

Édith Desgagné explique qu’un tel volet « ne faisait pas partie de la commande d’Historia ». Elle insiste toutefois sur le fait que les candidats ont bel et bien été plongés dans les conditions de vie qu’ont connues les braves qui se sont fait colons dans les années 1930, sans eau courante ni électricité, qu’ils ont disposé des mêmes moyens techniques et instruments de la vie quotidienne qu’à l’époque. Voilà pour l’aspect historique de la chose.

Dans une récente chronique (« Le passé empaillé »Le Devoir du 28 novembre 2016), le collègue Jean-François Nadeau n’était pas tendre à l’endroit de la programmation d’Historia, déplorant que la chaîne « vouée en principe à l’histoire [fasse] peu de cas des historiens et de la société où elle est située pour présenter en définitive une histoire inerte, faite surtout de lambeaux de souvenirs matériels ». À plusieurs égards, la série Le lot du diable vient malheureusement nourrir cet avis…

Le lot du diable

Historia, jeudi, 21 h. Diffusé en simultané à Séries + et Teletoon la nuit.

À voir en vidéo