«L’heure bleue» ou la reconstruction

Les comédiens de la nouvelle série «L'heure bleue»
Photo: TVA Les comédiens de la nouvelle série «L'heure bleue»

Le drame et la famille, les vétérans auteurs Michel D’Astous et Anne Boyer connaissent ça comme le fond de leur poche. Avec la nouvelle série L’heure bleue diffusée à TVA à partir de ce mercredi, l’inséparable duo revient dans ce filon, mais avec une approche plus moderne et audacieuse, étonnamment prenante.

« On est très loin de Yamaska », concède d’emblée Michel D’Astous au téléphone. Pour avoir coécrit les deux oeuvres, il en sait quelque chose. L’heure bleue adopte une approche assez différente de celle préconisée par plusieurs séries grand public. On y plonge de très près dans l’univers en déconfiture d’Anne-Sophie Moran, jouée par Céline Bonnier. L’histoire se construit et se reconstruit devant nous, petit à petit, bribe par bribe. Après deux épisodes, plusieurs personnages restent effleurés, voire encore absents.

« Généralement quand on écrit un téléroman plus conventionnel, il y a des intrigues multiples, on a plusieurs situations où on présente les personnages principaux. C’est d’abord un portrait de groupe et puis on va chez des individus, raconte M. D’Astous. Tandis que là, il y a quelque chose de plus… cinématographique — c’est un bien grand mot. On est tout de suite dans un climat d’intimité avec le personnage, et peu à peu on découvre le contexte. »


Rupture et départ

L’heure bleue commence donc lors d’un moment charnière de la vie d’Anne-Sophie Moran. Encore blessée et envahie de culpabilité pour la mort de son enfant Guillaume, la femme d’affaires aguerrie retourne au travail dans l’entreprise de son mari (Benoît Gouin). Sa journée ne durera pas longtemps. Prise de panique, elle part en pleine réunion, et sous une espèce d’impulsion, sans cellulaire et presque sans cartes, un simple sac à l’épaule, elle délaisse son Cowansville paisible pour se rendre en plein coeur de Montréal, terre promise.

« Anne [Boyer] et moi, on a une vie à Bromont, dans la région donc, et on a une vie à Montréal, on est donc nous-mêmes un petit peu dans cette situation-là. Mais ce qui est paradoxal, c’est que l’esprit de relation est beaucoup plus fort en ville, Anne-Sophie arrive dans une vie de quartier, celle du Mile-End, et le côté “ on est ensemble, on prend un verre ”, est beaucoup plus fort que ce qu’elle et sa famille vivent à Cowansville, où c’est plus anonyme, plus bourgeois. »

À Montréal, une Anne-Sophie un peu zombie trouvera rapidement des colocs, mais restera sur ses gardes. Ce monde de cohabitation est bien rendu à l’écran, grâce à plusieurs petits détails — la langue utilisée, le rapport variable à l’ordre et au ménage, le concert de Philippe Brach au Club Soda entre autres choses.

« Est-ce qu’à 50 ans, à une certaine étape de notre vie, est-ce qu’on peut rêver de changer de vie ? Est-ce que ça se peut ?, résume Michel D’Astous. L’idée de L’heure bleue, c’était de raconter l’histoire d’une femme qui change complètement de milieu. »

Un récit morcelé

L’histoire n’est pas donc racontée de manière chronologique, mais plutôt en trois temporalités différentes : le moment présent, filmé en lumière naturelle, le moment du drame (en images orangées) et les moments entre le drame et le présent (présentées en tons bleutés). Les trois histoires évoluent ensemble, et nous éclairent lentement sur ce qui s’est passé, et ce qui pourrait ensuite se produire.

La réalisation de Stéphane Beaudoin pousse un peu la note sur les oppositions chromatiques, mais le procédé reste stimulant pour le téléspectateur. D’autant que le jeu des acteurs y est intense, mais crédible.

Poussée par les services comme Netflix, « la télévision est de moins en moins linéaire, et plus différente, croit Michel D’Astous. C’est une invitation à briser les codes. Dans L’heure bleue, il y a différentes époques qui se chevauchent, et je crois que le public est rendu là. »

Et si les deux premiers épisodes — présentés en rafale mercredi à l’occasion du lancement — se concentrent sur le drame d’Anne-Sophie, la suite montrera que son mari, qui semble davantage maîtriser les choses, n’est pas moins au coeur d’un tourbillon. « Il se montre raisonnable, généreux, équilibré, mais on va découvrir peu à peu que les rôles vont être inversés, confie Michel D’Astous. Des bombes comme la mort d’un enfant, ç’a des effets imprévisibles. »