Portraits de la déchirure conjugale

Thomas Haden Church et Sarah Jessica Parker dans la série «Divorce» qui décortique le phénomène par le menu détail.
Photo: HBO Thomas Haden Church et Sarah Jessica Parker dans la série «Divorce» qui décortique le phénomène par le menu détail.

La série Sex and the City (1998-2004) appartient aux balbutiements du nouvel âge d’or de la télé amorcé par la chaîne HBO, un mouvement toujours sur son erre d’aller. Les 94 épisodes suivent un quatuor d’amies trentenaires et célibataires dans la Grosse Pomme. L’héroïne principale, Carrie Bradshaw (Sarah Jessica Parker), tient le journal de bord de la bande des quatre. Elle se focalise sur les finesses et les subtilités des relations entre les hommes et les femmes dans une atmosphère très fin de siècle, très nouvelle décadence joyeuse.

Ces quatre femmes, complexes, attachantes, autonomes, toutes des professionnelles, ne manquent pas de sexe, mais elles cherchent une vie amoureuse stable. Pour le dire simplement : elles sont toujours à la recherche d’un mariage avec un homme idéal.

[Le divorce] est devenu un mythe ancré dans l'identité américaine et un reflet de ce que la société pense d'elle-même

 

Il devient donc symboliquement très intéressant que la même actrice qui incarnait la chroniqueuse dans cette série se retrouve au centre de Divorce, nouvelle production de HBO. Cette fois, Mme Parker interprète une femme dans la jeune cinquantaine qui voit son mariage éclater quand son mari découvre ses infidélités.

« Le personnage de Frances dans Divorce n’est pas la Carrie Bradshaw de Sex and the City, mais elle pourrait bien être Carrie dans un autre moment de sa vie, confirme Viviane Couto, qui a défendu en 2012 à l’Université de Montréal un mémoire de maîtrise sur la série Sex and the City et les films dérivés. Le cinéma et la télévision constituent les lieux par excellence de l’ambiguïté réalité-fiction, et ce choix de personnage et de thème est symboliquement une suite logique pour l’actrice en question, ainsi que pour son personnage icône. »

Divorcer sur tous les tons

Adieu Walt Disney : ils ont vécu longtemps mais ne sont plus heureux et plus rien ne va. Et ça divorce beaucoup en ce début de XXIe siècle à la télé. Ici avec Un sur 2 (TVA) comme en Grande-Bretagne avec Dr Foster (disponible sur Netflix, et c’est franchement très bon).

Photo: BBC En Grande-Bretagne, «Dr Foster» a renouvelé le genre.

« Le cinéma et spécialement la télévision sont fondamentalement une pratique identitaire. Ils s’insèrent dans les enjeux de l’émergence d’une culture commune et expriment la réalité sociale à travers leurs contenus, explique Mme Couto, qui poursuit maintenant ses études doctorales. Même si, depuis les années 2000, il n’est plus vrai que le taux de divorce augmente aux États-Unis, le taux élevé de divorce des années 1970 et 1980 a fait en sorte que le sujet est devenu un mythe ancré dans l’identité américaine et un reflet de ce que la société pense d’elle-même. »

Le traitement culturel ne date évidemment pas de cette décennie, ni même de l’autre. Après le rétablissement du droit à la rupture légale du mariage civil en France en 1884, le roman-feuilleton, ce « sismographe des ébranlements sociaux », s’est mis à décliner le sujet controversé, « d’autant plus que la question morale conjugale et sexuelle comptait déjà parmi ses obsessions constantes », note un article sur cette vague littéraire.

La série télé, ce feuilleton contemporain, poursuit l’exploration à sa manière. Mme Couto propose alors sa propre catégorisation des déclinaisons autour du divorce.

Le déclencheur. Dans ce cas, « le divorce est généralement présenté comme sous-thème ou comme élément déclencheur d’une histoire ». Ce qui donne Gracie and Frankie (2015-), Girlfriends Guide to Divorce (2014-), Hot in Cleveland(2010-2015) ou Parenthood (2010-2015).

La comédie. « Un autre aspect intéressant, c’est que, malgré la complexité du thème et l’impact qu’il peut avoir sur la vie de personnes concernées, la comédie est le genre le plus fréquent pour traiter de ce sujet. » Les exemples abondent encore : Cybill (1995-1998), Grace under Fire (1993-1998), Reba (2001-2007), The New Adventures of Old Christine (2006-2010) et Gary Unmarried (2008-2010).

Le drame. « L’aspect plus juridique et nébuleux des divorces, incluant des cas de cruauté ou d’abus, est plus fréquent dans les genres reality-based drama ou reality show. » La liste comprend Untying the Knot (2013-2016) ou la série spin-off Divorce Court (1957-1969), (1984-1993) et (1999-2016).

La totale. Dans un dernier cas de figure, la série s’intéresse de manière plus profonde et précise aux conséquences globales de l’éclatement d’un couple ou d’une famille. La pro cite Once and Again (1999-2002) et Divorce (2016-), qui connaîtra une seconde saison.

Photo: Yan Turcotte Ici, «Un sur 2» a aussi exploré le filon du divorce.

Un regard féminin

Cela noté, on constate que beaucoup de ces séries de rupture, voire la grande majorité d’entre elles, développent le point de vue des personnages féminins. La doctorante nuance alors l’observation.

« Après des années de répression où les perspectives féminines sur les relations ont été mises de côté, le cinéma et la télévision se sont approprié un discours égalitaire.Maintenant, la femme n’est plus vue comme une victime naturelle ni comme un adversaire dans un rapport d’égalité des pouvoirs. Le féminisme contemporain perd les traces d’un discours politique contre les hommes en vue d’atteindre l’égalité sociale. Dans cette perspective, l’image de la femme qui contrôle sa propre destinée se reflète à l’écran avec la multiplication des productions qui développent le point de vue des personnages féminins, qui exposent le quotidien féminin dans le récit, pour se rapprocher du spectateur. »

Le temps fourni par la fiction sérielle permet même d’explorer encore plus finement que le cinéma les sources et les conséquences d’une déchirure. D’ailleurs, c’est bien pour la télé suédoise que le monumental Ingmar Bergman a tourné ses Scènes de la vie conjugale (1973).

« A priori, le langage télévisuel cherche une relation particulière d’intimité avec son spectateur et vise à établir un lien proche de la conversation, note finalement la spécialiste de la télé et du ciné. Et les productions télé suivent une logique narrative éditoriale et une logique sérielle de programmation et de diffusion, contrairement au cinéma qui se destine à un groupe qui partage une même expérience dans une salle avec une durée prédéterminée. »


Scener ur ett äkteskap

Ingmar Bergman tourne ses Scènes de la vie conjugale (notre photo) en 1973 avec un budget minime. La chronique d’une rupture s’étend sur six chapitres. Le dernier, celui de la séparation finale, porte un titre magnifique : En pleine nuit dans une maison obscure quelque part sur terre… Liv Ullman joue Marianne. Erland Josephson est Johan. Le couple fête son dixième anniversaire de mariage au premier épisode. Le dernier les montre après leur séparation, au moment du 20e anniversaire de leur défunte union. La diffusion a connu un immense retentissement, d’abord en Suède, puis très rapidement partout en Occident. On a prétendu que l’exposition réaliste de la déchirure du couple avait entraîné le taux de divorce à la hausse dans certains pays. La série a ensuite été jouée au théâtre. Johan et Marianne réapparaissent dans le film Sarabande (2003). L’ancien couple s’y revoit une dernière fois, alors qu’un secret de famille épouvantable se révèle comme pour donner un dernier coup de Jarnac à ce couple maudit.
1 commentaire
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 28 novembre 2016 13 h 27

    Je m'explique mal la fascination qu'exercent les téléséries états-uniennes

    sur les critiques du «Devoir».