La télé et son double

Anthony Hopkins, dans «Westworld»
Photo: HBO Anthony Hopkins, dans «Westworld»

Après-shows à la dizaine et récapitulatifs à la tonne : le nouvel âge d’or des séries surstimule les analyses. Alors, pourquoi le Québec tarde-t-il à prendre la télé au sérieux ?

The Walking Dead. Le show postapocalyptique peuplé de survivants et de zombies est apparu le 31 octobre 2010 sur AMC. Il s’est vite hissé et maintenu en première place des émissions les plus populaires des États-Unis auprès des adultes de 18 à 49 ans. Chaque semaine, la série hyperviolente fait le plein du dixième des parts de marché, un exploit dans un monde de plusieurs centaines de chaînes, face à plus de 400 fictions concurrentes. Ça fait presque peur.

Ce succès a fait des petits. La série soeur Fear of the Walking Dead trône en 11e place. La 20e est occupée par Talking Dead, une émission sur l’émission. La discussion analytique sur la fiction attire souvent plus de cinq millions de personnes, soit bien plus que bien des séries américaines.

Les pros de la télé parlent d’un après-show, une sorte de postproduction où des fans et de fins connaisseurs discutent d’un épisode tout de suite après sa diffusion. Les premières plogues analytiques du genre sont apparues il y a une dizaine d’années autour de téléréalités. Les premiers talk-shows concentrés sur des fictions datent du début de la décennie.

Talking Dead est né en 2011. Plusieurs autres séries-cultes ou très encensées ont dupliqué le modèle : Breaking Bad a donné Talking Bad, et son dérivé Better Call Saul, Talking Saul, After the Thrones accompagne Game of Thrones et Hacking Robot, Mr. Robot.

Il y a quelque chose de l’Après-match de RDS dans cette formule : des mordus autopsient une partie encore tiède. Les grands journaux anglophones (y compris The Wall Street Journal…) ont aussi développé une mécanique d’accompagnement des séries les plus attirantes, là encore un épisode à la fois, jusqu’à 62 textes pour les 62 épisodes de Breaking Bad.

The Guardian a une section complète consacrée aux « recaps » (pour récapitulatifs), où quelques journalistes pistent Mr. Robot, Fear of the Walking Dead ou Cold Feet.

Comment ça marche ?

Le prestigieux New York Times propose ses propres analyses sur le coup. Le critique culturel Scott Tobias terminera bientôt son travail de synthèse de la première saison de la science-fiction Westworld (HBO), un millefeuille de sens et de symboles qui stimule les interprétations.

« Je ne suis pas particulièrement à l’aise avec ce terme parce que le “recap” implique que l’auteur se contente de rappeler tous les événements survenus dans un épisode au lieu de développer un point de vue critique, écrit M. Tobias au Devoir. Mais bon, personne n’a proposé de meilleur terme, alors il me satisfait. […] Mon souhait est de fournir certains éclairages qui pourraient enrichir l’expérience de mes lecteurs et les encourager à engager une conversation [sur les séries]. »

Mission accomplie sur Westworld. Il explique qu’il regarde chaque épisode deux fois : la première en spectateur « ordinaire », la seconde en professionnel. Il prend des notes sur l’action, les dialogues et d’autres détails. « Je porte rarement attention à ce qu’écrivent les autres critiques et assez de théories de fans et de brouhaha critique percent mes réseaux sociaux pour ne pas me laisser complètement dans le noir, dit-il. Pour Westworld en particulier, je ne suis pas attiré par les conjectures sur les mystères à la Lost qui circulent sur Internet. Je m’intéresse plus à la manière dont les torsions et les virages sont insérés thématiquement dans la série. En général, j’aime trouver un angle fort dans un épisode et bâtir mon récapitulatif autour de cet axe. »

Sa perspective oscille entre les profondes réflexions philosophiques, les détails narratifs et les références culturelles, y compris en musique et en cinéma. Il faut dire que M. Tobias écrit comme critique professionnel depuis 1998. La plupart des récapitulateurs sont des pigistes, et lui-même alimente les plus prestigieux médias américains (du Washington Post à NPR) sur un tas de sujets liés aux écrans, petits et grands. Il a récapitulé des séries, dont la dernière saison du monumental The Wire, pour A.V. Club, très sérieux site culturel du satirique The Onion.

Ce portail de mordus (l’Audio Visual Club), Christian Letendre, recherchiste et gestionnaire des médias sociaux de l’émission C’est juste de la TV (CJDLTV, sur ICI Artv), le fréquente et l’apprécie beaucoup. « Je lis A.V. Club parce qu’on y trouve des analyses de chroniqueurs exceptionnels, dit-il. Ils suivent le développement des personnages et des récits, mais ils sont aussi capables d’étudier finement les aspects plus techniques du tournage, avec des références au cinéma. »

Scott Tobias lui-même recommande les sites Sepinwall, Vulture, Rolling Stone et celui du NYT, évidemment. Il répète l’évidence liant toutes ces productions : leurs travaux s’adressent à des téléspectateurs qui ont vu les épisodes, ne craignent pas le divulgâchage et veulent donc enrichir leurs compréhensions. « Mon objectif est de leur fournir ma perception dans un format lisible et divertissant », résume-t-il.

Pourquoi ça marche ?

Bien noté. Maintenant, comment expliquer l’apparition et le gonflement de ce genre ? Christian Letendre évoque la post-télé, celle qui se regarde en ligne, à volonté. Le recherchiste de la seule émission sérieuse sur ce média au Canada n’est même pas lui-même abonné à un câblo. Il regarde tout sur son ordi.

« On est sur le deuxième écran et je me demande s’il n’est pas le premier, maintenant. On s’immerge dans les séries. On fait du binge watching. Et puis, on ouvre naturellement une autre fenêtre pour suivre une discussion sur ce qu’on vient de voir. »

La qualité de la production télé pourrait aussi y être pour quelque chose, les séries du nouvel âge d’or de la fiction télé stimulant alors une réaction analytique à la hauteur. Scott Tobias fait tout de même observer que le recapping se fait plus sélectif. « Le genre est sur son déclin, dit-il. Il y a quelques années, certains sites donnaient l’impression de suivre toute la télé. Ils ont beaucoup reculé. […] La revue conventionnelle, les reportages et les essais composent toujours la part centrale des sections télé. »

De toute manière, la pratique überanalytique a pratiquement échappé au Québec, où il n’existe rien de semblable. Série noire – L’obsession représente un rare contre-exemple notable d’après-show à la québécoise.

François Létourneau, coauteur et comédien de la série radio-canadienne de 2014 et 2105, raconte que cet après-show a été imaginé pour satisfaire les demandes d’extras en ligne des producteurs. « Les émissions exigent une présence sur le Web et il y a de l’argent pour ça, dit-il. À la première saison, on avait imaginé des auditions en ligne et la formule a été critiquée. À la seconde, on a lancé la discussion pour les fans, comme pour Talking Dead, et ç’a bien marché. »

Pour lui, ces travaux remplacent un peu les suppléments des très archaïques DVD, avec entrevues, documentaires ou visionnements commentés. « J’adorais ça. »

 

Sortir de l’histoire

Christian Letendre souhaiterait développer la perspective récapitulatrice pour notre télé. Il sait que le portail de son émission CJDLTV serait l’endroit tout désigner pour ce travail. Il sait aussi que l’argent manque. « Je lis les chroniques sur Walking Dead et Mr. Robot et j’aimerais avoir accès à la même chose sur des émissions québécoises. La sérieFeux aurait très bien pu être accompagnée de cette manière. Je me demande juste si assez de gens s’y connaissent pour y arriver à la hauteur souhaitée ou si un média peut payer une personne qualifiée pour y arriver. »

Il en profite pour égratigner la critique pratiquée ici dans les médias traditionnels. « La critique québécoise existe en musique et en cinéma. Mais en télé ? Je n’en suis pas sûr. C’est de la chronique qui rapporte les intrigues. C’est d’ailleurs pour ça que CJDLTV a décidé de réduire l’émission à une heure, d’évacuer les chroniques et les invités pour ne faire que de la critique avec les segments Zapping, Ça m’allume et Le réparateur. »

Catherine Voyer-Léger, spécialiste de la critique culturelle et auteure de l’essai Métier critique (Septentrion), élargit le constat. Pour elle, au fond, les après-shows mais aussi les« recaps », malgré leurs dizaines d’heures en ondes et leurs centaines de feuillets, ne plongent pas dans côté sombre du jugement. « On reste assez peu critique finalement. Ça reste un appareil promotionnel qui accompagne. J’ai trouvé Game of Thrones fascinante, mais cette série pose des questions éthiques qui me semblent rarement abordées, sur le rôle des femmes ambivalentes, par exemple. La critique télé qui se pratique souffre aussi de cet aveuglement : elle reste dans l’histoire, elle s’en tient au récit, elle alimente la fiction au lieu de s’interroger sur les rouages et les effets de cette machine fictionnelle. La critique d’art est censée être une critique de forme et de fond, mais la critique télé québécoise se rend rarement là. »