Réparer le passé

Georges Jorisch redécouvrant un des Klimt qui ont bercé son enfance à Purkersdorf, en Autriche
Photo: Télé-Québec Georges Jorisch redécouvrant un des Klimt qui ont bercé son enfance à Purkersdorf, en Autriche

C’est une histoire qui élève, de celles qui réconcilient avec une humanité capable du meilleur, même après le pire. Il y aurait eu mille manières de raconter la vie de Georges Jorisch, fils privilégié de la Vienne culturelle des années 1930, dont l’enfance a été volée par les nazis, de l’hagiographie de base à la glorification primaire. Point de pathos ou de vulgaire militantisme pourtant dans L’héritier, que raconte la petite-fille de Georges, Édith Jorisch, avec une vraie pudeur qui fait chavirer.

Formée en cinéma, la Montréalaise signe un premier long métrage personnel après quelques courts, dont Les petites chimères, primé au Festival des films du monde. On la sent en contrôle, capable de toucher sans pour autant forcer la note. Elle raconte sobrement ce « grand-père singulier et mystérieux, pas tout à fait Montréalais, pas tout à fait Européen », qui a refait sa vie à Montréal en repartant de zéro, fort seulement d’une épouse belge et de leurs enfants, clan soudé qui l’aura accompagné jusqu’à la fin dans sa quête de réconciliation avec le passé.

Pendant des décennies, Georges Jorisch aura pourtant mené sa vie sans regards en arrière. « Il parlait de la guerre, mais jamais de lui », précise sa petite-fille, qui savait seulement qu’il venait d’une famille juive de Vienne et que sa mère et sa grand-mère n’avaient pas survécu à la guerre. Même son épouse n’en savait pas beaucoup plus. « Après coup, je me suis dit qu’il y avait beaucoup de choses que je n’avais pas comprises. »

Une porte sur la mémoire

C’était avant que Georges Jorisch tombe sur un livre qui allait changer sa vie et celle des siens durablement. Des peintures de Gustav Klimt défilaient sur les pages quand les souvenirs se sont mis à refluer, impérieux. Lui qui avait passé l’âge de la retraite s’est revu à 10 ans dans le salon rouge de la villa de sa grand-mère, à Purkersdorf. C’était en 1938. L’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie venait d’être proclamée. Le père avait enjoint à son fils de faire le tour de la propriété pour s’imprégner des lieux, pressentant que ce pourrait être long avant qu’il puisse la retrouver.

Il faut entendre le grand Georges raconter, à travers les yeux du petit Georges, les deux toiles encadrant la baie fenestrée ; des paysages de Klimt, dont un arborait une végétation lui rappelant « le vert des épinards ». L’enfant s’était aussi attardé dans la chambre de sa grand-mère, Amalie Redlich, où était accroché un Waldmüller montrant deux enfants rentrant de l’école.

La force de ces réminiscences fut telle que Georges Jorisch décida de partir à la recherche des tableaux perdus. Les Montréalais connaissent l’aboutissement de cette quête qui fait que les deux petits écoliers de Waldmüller s’exposent maintenant au Musée des beaux-arts de Montréal. Mais avant ce don de la famille Jorisch en remerciement aux Montréalais qui les ont accueillis, il y eut une fascinante enquête qui aura duré plusieurs années.

L’héritier nous fait entrer dans l’intimité de ce travail à la Sherlock Holmes. On y fait la rencontre de l’historienne de l’art Sophie Lillie, qui a ouvert une fenêtre sur la collection du grand-oncle de Georges, Viktor Zuckerkandl, magnat de l’acier et grand collectionneur, propriétaire d’un sanatorium où se pressait l’élite culturelle de l’époque. « Viktor Zuckerkandl possédait une dizaine de toiles de Klimt, dont sept paysages. […] C’était sans doute la plus importante collection de Klimt à Vienne pour l’époque », illustre Mme Lillie.

Un exercice de justice

Aidé par Ruth Pleyer, spécialiste de la restauration d’oeuvres spoliées, Georges Jorisch prend la pleine mesure de l’outrage fait à sa famille. Des biens de sa grand-mère, ne subsiste rien. Les nazis ont tout pris. Les toiles, bien sûr, mais aussi l’argenterie, les meubles, tout. « Ils avaient le droit de tout saisir ? » s’étonne la réalisatrice dans un rare moment où le coeur parle plus fort que la raison guidant sa caméra.« Ce n’est pas qu’ils en avaient le droit. C’était plutôt qu’il n’y avait plus de droits », précise Ruth Pleyer pour expliquer cette spoliation sauvage faite ici par des privés, mais qui sera par la suite largement étatisée.

Étrangement, Amalie n’avait pas mis les toiles héritées de Viktor dans l’inventaire dressé à la saisie. Il faudra donc toute la force de conviction de Georges Jorisch pour convaincre les Sherlock de l’art que ses souvenirs d’enfance peuvent suppléer l’absence de papiers et de faits concrets. Démarré un peu poussivement, le documentaire prend vraiment toute sa force de frappe alors que les ressorts de cette longue enquête sont tirés à nouveau par sa petite-fille, qui en relate les principaux rebondissements.

S’ensuit un récit fascinant qui n’a rien à envier aux romans policiers, avec rédemption à clé. Car, au-delà de la valeur financière colossale des trois toiles restituées (la vente d’un des Klimt rapportera à elle seule 40 millions), c’est aussi la charge symbolique de la quête de justice de Georges Jorisch qui frappe au coeur dans cet exercice de réconciliation, au demeurant fort bien raconté.

Donner en retour

Le jour de la diffusion du documentaire, la famille Jorisch inaugurera une bourse de 9000 $ en collaboration avec l’Université Concordia, qui sera offerte chaque année à l’un de ses étudiants à la maîtrise en beaux-arts afin qu’il prenne part à une résidence à la Tour Amalie Redlich du Musée d’art moderne de Salzbourg, en Autriche. En 2014, une donation de la famille a permis la restauration de cette annexe nommée en l’honneur de la grand-mère de Georges Jorisch, décédée durant l’Holocauste.

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L’héritier

Télé-Québec, lundi, 21 h. En reprise vendredi, 13 h et le 27 novembre, 20 h.

1 commentaire
  • Geneviève Laplante - Inscrite 20 novembre 2016 22 h 36

    J'ai des réserves

    En septembre, au palais du Belvédère à Vienne, la guide a commenté certains des tableaux de Klimt, en disant qu'une dame âgée de New York venait de se faire rendre justice et de récupérer deux tableaux du maître volés à ses ancêtres juifs par les nazis. Si j'étais dans la même situation, je crois que j'hésiterais à priver les visiteurs d'un musée autrichien de ces œuvres d'un artiste viennois. Pour les importer aux États-Unis ? Il y aurait eu, me semble-t-il, des motifs pour s'opposer à cette restitution.