Pas si lucratif, le «Nordic Noir»

La série danoise «Borgen» est l’une des productions de ce pays qui ont le plus voyagé.
Photo: Source ARTV La série danoise «Borgen» est l’une des productions de ce pays qui ont le plus voyagé.

Pour les « petits marchés » comparables au Québec, l’exportation des séries télé vers des marchés étrangers rapporte plus de prestige que de profits.

Cette conclusion découle d’une étude du Fonds des médias du Canada (FMC) intitulée Fictions nationales au petit écran. L’enquête porte sur l’exportation à partir de « petits marchés », soit Israël, les pays nordiques, la Belgique, les Pays-Bas, la Suisse et l’Autriche, qui se comparent au Québec francophone.


« Par exemple, contrairement aux mythes qui circulent concernant les séries dramatiques scandinaves, leur exportation ne génère que de très faibles recettes en proportion de leur coût de production, note le Fonds des médias du Canada, dans l’étude inédite dont Le Devoir a obtenu copie. À la lumière de l’importance du financement public […], l’objectif premier de l’exportation n’est donc pas économique, mais symbolique, diplomatique et culturel. »

L’enquête, basée sur des entrevues avec une trentaine d’intervenants, arrive alors qu’une partie du milieu de la télé lorgne vers le marché international. Pierre Dion, grand patron de Québecor, a appelé plus tôt cette année à une révolution de la télévision québécoise par la conquête de marchés étrangers. À la même tribune, au congrès de l’Association québécoise de la production médiatique, tenu à Québec, en mai, la ministre du Patrimoine canadien, Mélanie Joly, a plaidé pour une stratégie nationale d’exportation culturelle.

Des possibilités


« Disons que l’étude apporte un brin de réalisme, dit au Devoir Stéphane Cardin, vice-président, affaires publiques et relations avec l’industrie. Certaines des émissions qui performent le mieux en Amérique latine sont turques, tout le monde regarde des séries comme Narcos sur Netflix. Le Nordic Noir a des succès. On sent qu’il y a des possibilités de marché qui n’existaient pas auparavant. »

M. Cardin a été joint à Cannes, où il participe au MIPCOM, le plus grand marché international de la télé, jusqu’à vendredi. « Les pavillons du Québec et du Canada ne dérougissent pas », ajoute-t-il. Trois dramatiques y ont été présentées mardi : Fatal Station (Attraction), première collaboration de financement entre Radio-Canada et ARTE ; Cardinal, série policière campée à Sudbury, avec Karine Vanasse, pour CTV ; et les deux premières saisons de Versailles, coproduction franco-britannico-canadienne. « La télé canadienne s’exporte », résume M. Cardin.

Le FMC finance la production télé et Web. L’organisme fédéral dépensera plus de 370 millions en 2016-2017, dont le tiers en français.

Les points forts

Modèles. L’étude établit deux types d’écosystèmes : le modèle « public d’abord » (scandinave, suisse, belge, autrichien), avec un diffuseur public prépondérant pour le financement des séries ; le modèle mixte (israélien, néerlandais), où les diffuseurs privés et publics compétitionnent. Le Québec est du deuxième type.

Financement. Sans soutien public, les productions étudiées n’existeraient pas, mais « il n’existe pas de lien direct entre le niveau de financement ou d’appui public pour une série dramatique et son succès ». Les interlocuteurs interrogés ajoutent qu’il n’est pas profitable de concentrer le financement autour de quelques séries, la seule faveur aux champions nuisant à l’émergence de talents.

Budget. Les intervenants n’ont pas ouvert tous leurs livres comptables, mais on comprend que certaines productions sans gros budget peuvent aussi bien performer à l’étranger. « C’est un peu la même chose en long métrage, dit M. Cardin. Des films de studio à gros budget se plantent. Des productions indépendantes à petit budget rapportent des millions. Dans le marché compétitif international, il faut tout de même être en mesure d’atteindre certains standards internationaux. »

Fierté. Dans tous les cas, le temps de la domination des séries américaines sur les ondes semble révolu (elles servent au « remplissage ») et les publics nationaux tirent fierté de voir leurs histoires aux écrans.

Local. Le succès local est un bon indice de la capacité d’exportation d’une production. Le succès des séries dites du Nordic Noir (The Killing, etc.) a germé à l’intérieur des pays scandinaves, avant de s’étendre dans le reste de l’Europe et du monde.

Netflix. Les répondants entretiennent « un certain degré de schizophrénie » vis-à-vis de Netflix. Ils y voient un concurrent gargantuesque et en même temps une plateforme de rayonnement possible. L’entreprise californienne va investir près de 8 milliards en productions originales cette année.

Adaptation. L’étude faisait l’hypothèse que les adaptations de romans (comme Wallander ou Sherlock Holmes) sont plus performantes. La corrélation n’existe pas. Cette découverte est à mettre en rapport avec la volonté du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes de développer des séries basées sur des romans à succès d’auteurs nationaux.

Genre. Les miniséries (entre deux et six épisodes) se vendent bien et la série policière s’exporte encore mieux.

L’étude va servir à réorienter les interventions du FMC. « Nous étions concentrés sur les activités de développement et de production, dit le vice-président. À compter de l’an prochain, on va aussi chercher à créer des effets de levier pour aider les entreprises sur le plan du marketing et de l’exportation. »

1 commentaire
  • Jean Lafleur - Abonné 19 octobre 2016 15 h 23

    Au delà de l'argent

    Le succès des séries scandinaves fait l'envie de tous. Pas soldable, dites-vous? On s'en fout! C'est une afffaire d'égo. Même la minuscule Islande a produit la série "Trapped", et à grand frais.

    Mais peut-être vaut-il mieux engoufrer nos sous dans un stade de baseball et se payer des mercenaires pour taper des balles. Pour certains, c'est ça le prestige.