La télé entre angoisse et frustration

Chaque jour, 93 % des adultes québécois regardent la télé et y passent en moyenne 33 heures par semaine.
Photo: iStock Chaque jour, 93 % des adultes québécois regardent la télé et y passent en moyenne 33 heures par semaine.

Les dirigeants des principaux réseaux de télé s’inquiètent pour l’avenir de leur industrie refaçonnée par la grande révolution numérique. Plusieurs souhaitent même que le gouvernement fédéral, gardien des télécommunications, force les nouveaux géants du Web à respecter les règles communes du secteur. Ils promettent aussi de faire front commun pour défendre leurs intérêts sectoriels.

L’anxiété, doublée d’une certaine frustration, était manifeste mardi matin pendant la « rencontre au sommet » organisée par l’Académie canadienne du cinéma et de la télévision (ACCT). Les activités de réflexion et de célébration vont culminer dimanche avec l’organisation du 31e Gala des prix Gémeaux qui salue l’excellence en télé.

La tribune matinale regroupait six hauts dirigeants de la télévision francophone du pays, les patrons de TV5 (Marie-Philippe Bouchard), Télé-Québec (Marie Collin), Radio-Canada (Louis Lalande), Groupe V Média (Maxime Rémillard), Québecor Groupe média/Groupe TVA (Julie Tremblay) et Bell Média (Gerry Frappier). Ce dernier a fait observer que la disposition semi-circulaire des fauteuils sur la scène lui rappelait l’émission sportive L’antichambre de sa chaîne RDS.

« Netflix ne paye même pas de TPS, a continué M. Frappier. Le débat sur Uber s’est réglé en dedans d’un an. Il y a eu des pressions du marché pour régler ce problème. Nous, on fait face à un problème majeur depuis quatre ou cinq ans et rien ne se règle. »

En fait, la rencontre des dirigeants de la télé était organisée le matin du lancement officiel du chantier de consultation sur le « contenu canadien dans un monde numérique » par Ottawa. La démarche va durer des mois.

La ministre responsable, Mélanie Joly, a par contre répété dans un entretien au Devoir que « la marche à suivre pour l’avenir n’est pas de tenter de réglementer le contenu sur Internet, mais bien de se concentrer sur la meilleure façon d’appuyer les créateurs et entrepreneurs culturels du Canada pour qu’ils créent du contenu qui se démarque ».

Solidarité

Les panélistes de la télé n’en pensent pas moins. Ils défendent la qualité de leurs productions qu’ils souhaitent exporter davantage. Ils promettent de mieux s’organiser pour faire face dans la perspective des consultations fédérales.

« Il faut mieux faire ressortir les forces du marché francophone, note Marie-Philippe Bouchard, présidente de TV5. On a un rendez-vous important. Les réflexions des gouvernements sur les politiques publiques sont fondatrices. Notre marché est différent du marché anglophone. C’est important qu’on parle d’une voix qui respecte nos différences mais qui parle d’une voix unique. L’avenir peut être prometteur ou désastreux. Il ne faut pas manquer ce rendez-vous. »

Ses collègues abondent tous dans le même sens. « Ce qui ressort aujourd’hui, c’est l’importance de la concertation pour notre industrie,dit Marie Colin, p.-d.g. de Télé-Québec. Je ne vois pas pourquoi notre secteur n’arriverait pas à relever l’immense défi qui nous attend. »

Tout va bien ?

En même temps, les grands patrons réclament donc que les services par contournement jouent le même jeu qu’eux, avec les mêmes règles, ou presque.

« Au fur et à mesure que la croissance se fait sur les OTT [les services de contournement de type Netflix], le contenu francophone se raréfie, dit Louis Lalande, vice-président des services français de Radio-Canada. Des mesures peuvent être mises en place [pour forcer les OTT à offrir certains contenus]. Les Européens y arrivent. Il faut trouver des façons d’y arriver. »

Marie-Philippe Bouchard ajoute qu’il n’y a aucune raison philosophique pour que les OTT ne financent pas le système. D’autant que les fournisseurs Internet appartiennent souvent à des géants de la câblodistribution. « Historiquement, on a considéré que les canaux doivent redonner une partie de leurs revenus pour la production de contenu, dit-elle. Il faut étendre ce principe. »

Cela noté, les signes vitaux du secteur ne s’affolent pas. Le président de l’ACCT (et du réseau radiophonique RNC), Mario Cecchini, a introduit ses distingués panélistes et collègues en leur proposant un portrait très positif de leur industrie.

« La télé au Québec, dans le contexte, se porte très bien », a-t-il lancé en citant des données récentes. Chaque jour, 93 % des adultes québécois regardent la télé et y passent en moyenne 33 heures par semaine. Les « millennials », soit la génération Y, y sont 11 fois plus longtemps que sur Netflix ou YouTube. Parmi les dix émissions les plus regardées au Canada, huit sont produites au Québec. Bon an mal, le haut du palmarès est occupé ici par des émissions québécoises millionnaires en matière de cotes d’écoute. « On a laissé les autres s’emparer d’un discours qui fait paraître la télé comme si elle était en déclin alors qu’elle se porte très bien », a repris le président Cecchini.

Et puis demain ?

Les dirigeants de l’industrie ne nient pas ce positionnement enviable, tout en le nuançant autour de plusieurs problèmes fondamentaux.

« Le modèle de la télé conventionnelle est axé sur l’écoute, l’OTT sur l’abonnement. Ce sont deux méthodes totalement différentes, fait remarquer Louis Lalande, de Radio-Canada. Moi, je dis que les deux systèmes sont là pour rester longtemps. »

Gerry Frappier voit plutôt les deux plateformes fusionner à long terme. Il croit que dans un avenir assez rapproché, d’ici une dizaine d’années, toute la télé aura migré vers Internet où les clients s’abonneront à la carte, qui à TVA Sports, qui à HBO.

En attendant, la perspective ne lui semble pas réjouissante. « Je suis inquiet, dit-il. La machine qui nourrit tout le monde est en train de s’effriter. Je ferais un parallèle avec le réchauffement climatique : tout le monde ne le ressent pas mais il est là. L’être humain n’a jamais autant regardé la télé, mais on ne monétise pas cette situation. Personne n’a la solution magique. »

La télé payante, payante

Le milieu craignait une hémorragie des publics pour les chaînes spécialisées à la suite de l’adoption de nouvelles normes d’abonnement aux services des distributeurs de signaux par câble ou par satellite. Le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) généralise maintenant l’abonnement à la pièce plutôt qu’en bouquets de chaînes, selon le modèle dominant.

La direction de Radio-Canada (RC) a annoncé mardi après-midi, en marge du dévoilement de leurs saisons, des données qui montrent plutôt une forte stabilité des fidèles à ses chaînes Explora et Artv. La chaîne scientifique, nature et santé conserve environ 788 000 fidèles en date de la fin août, enregistrant même une légère hausse par rapport à la même période l’année dernière. Le réseau culturel stabilise ses comptes autour de 1,7 million de foyers abonnés, dans ce cas en « très légère diminution » sur quelques mois, mais toujours en hausse sur un an.

« ARTV et Explora sont nos deux chaînes spécialisées qui ont le mieux performé cet été, commente Dominique Chaloult, directrice générale de la télé de RC. Il y avait un risque que les gens nous délaissent. Au contraire, ils nous restent fidèles. »