Générique maison

Photo: Collage Archives Le Devoir

Les appendices et Les Trois Accords, ça va de soi. L’extrait répète « Pas capable d’arrêter » tandis que défilent les têtes rigolotes des créateurs. Curieux Bégin opte pour Aimes-tu la vie comme moi ? de Boule noire. Un chef à la cabane pour Y fait chaud de Lisa LeBlanc. Point doc et ses documentaires écolos se présentent avec l’Hymne à la beauté du monde interprété par Diane Dufresne. Ça aussi, ça allait de soi. Touché !

Au total, les génériques de 23 émissions de Télé-Québec « mettront en vedette des chansons originales provenant du répertoire francophone d’ici », comme l’annonce le diffuseur dans ses documents lançant L’année de notre chanson. Cette manifestation s’étendra jusqu’au printemps 2017. Elle prévoit aussi des documentaires, des variétés et le gala de l’ADISQ. En octobre, les auteurs-compositeurs-interprètes juges à La voix Ariane Moffatt et Louis-Jean Cormier serviront de guides dans un grand panorama sur la crise de la diffusion de la musique.

« On est venu me proposer ce documentaire sur les problèmes de cette industrie il y a un an, explique Denis Dubois, directeur général des programmes de TQ. Ça me semblait cadrer parfaitement avec notre mandat, et nous avons décidé d’en faire plus. Je suis aussi parti du simple constat que, moi-même, je n’achète plus d’albums depuis des années, parce que je m’abonne à des services de streaming. Je ne vole rien. Mais quand j’ai pris connaissance des redevances versées par ces services aux artistes, je me sentais… Enfin, il fallait en parler et faire quelque chose. »

Le projet des génériques a très vite fait l’unanimité auprès des représentants du milieu consultés. « Ma plus belle fierté, c’est qu’en 45 minutes les ayants droit et les producteurs télé ont accepté la proposition. Nous allons payer pour que ces chansons soient utilisées et nous avons généralement déjà payé pour les musiques des génériques. L’idée, ce n’est pas de faire de l’argent sur les artistes, mais de s’entendre sur une formule efficace. Puis, L’année de notre chanson, ce n’est pas juste les génériques. »

Non, mais la portion la plus visible de la manifestation se concentre là. Le compositeur de musique FM Le Sieur trouve la cause sympathique. « L’effort est louable et l’objectif, tout à fait acceptable », dit-il. En même temps, il remet poliment en question le résultat faisant qu’une partition en chasse une autre.

« Remplacer des génériques par des chansons ? J’ai un peu de la misère avec ça », tranche alors le compositeur émérite. Rien qu’en ce moment, on peut entendre ses créations pour Nitro Rush et la série Ruptures (TVA). On aura aussi droit bientôt à ses partitions pour plusieurs longs métrages d’ici et d’ailleurs : Votez Bougon ; la version française de De père en flic (qui deviendra Père fils thérapie), mais aussi la suite québécoise du succès de 2009 ; et le long métrage américain Security, mettant en vedette Antonio Banderas.

« La culture, ce n’est pas juste de la chanson et du théâtre, poursuit FM Le Sieur. La culture, c’est aussi la musique sous toutes ses formes, dont le générique. Il suffit d’y penser. Imaginons qu’on enlève la musique du générique de la série Game of Thrones pour la remplacer par une chanson actuelle. Ça n’aurait aucun bon sens ! »


Jingle et jungle

La musique et les images en mouvement vont ainsi de pair depuis l’invention du cinéma, avant même l’arrivée du parlant. La télé est aussi une boîte à musique depuis toujours.

Seulement, les manières changent, comme vient de le rappeler un article sur la disparition du jingle dans le magazine The Atlantic. L’Association américaine des agences publicitaires avait dénombré 153 ritournelles commerciales (jingles) dans 1279 publicités de 30 secondes en 1998. En 2011, il n’en restait plus que 8 pour 306 pubs, la faiblesse d’échantillon s’expliquant par la forte diminution du format des demi-minutes. Ce monde aussi mute vers le court et l’efficace.

« Au début, dans les années 1990, j’ai composé beaucoup pour la publicité », commente FM Le Sieur, qui a lu l’article et y reconnaît une autre tendance de son monde. « J’ai fait des contrats pour McDonald’s, pour la Banque Nationale. J’y ai beaucoup appris, par exemple à livrer la commande à temps. »

Il a délaissé ce créneau au tournant du siècle. Les clients commençaient à lui demander des pastiches avec des formules du genre : « On voudrait que ça ressemble à du Coldplay, se rappelle-t-il. Son hit, Coldplay a peut-être mis des semaines ou des mois à l’écrire. Et Coldplay, c’est Coldplay. »

 
Chansons et citations

Les extraits de chansons et d’airs connus peuvent parfois prendre le relais des jingles plus ou moins évanescents. La pratique ne date pas d’hier même si, à une époque pas si lointaine, elle était décriée par les puristes. Neil Young en a fait le sujet de sa parodie This Note’s for You en 1988. Seulement, les rapports entre la culture et le business mutent eux aussi, et certains musiciens voient dans la vente des droits de leurs compositions une manière de compenser la chute radicale des ventes d’albums.

Une pratique peut même en restimuler une autre, comme le montre l’exemple des pubs récentes pour les producteurs de lait du Québec utilisant de vieilles chansons francophones. Trois disques ont suivi. Les deux premiers volumes se sont écoulés à plus de 250 000 exemplaires chacun.

FM Le Sieur observe aussi une tendance à insérer de vieux succès un peu partout dans les trames sonores, jusqu’en lieu et place de musiques originales pour les génériques, qu’elles ne remplacent pas cependant, nuance. T Bone Burnett a déterré Far from Any Road pour l’ouverture de la première saison de True Detective. The Sopranos utilisait Woke Up This Morning datant de 1997. Weeds a relancé Little Boxes de 1962 et The Wire, Way Down in the Hole de 1987.

Ce qui ramène finalement à l’audacieuse proposition de L’année de notre chanson. Le directeur Dubois n’y voit que défense et illustration d’une forme culturelle majeure mais ébranlée.

« Je ne sais pas si ça ouvre la porte pour d’autres années thématiques, dit-il. On trouvera peut-être d’autres façons de soutenir notre cinéma ou notre littérature, par exemple. La musique vit une révolution que la télé est sur le point de vivre aussi. Et ça pourrait aller très vite… »

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