Le paradoxe de la surabondance

«Crisis in Six Scenes» de et avec Woody Allen (Amazon)
Photo: Amazon «Crisis in Six Scenes» de et avec Woody Allen (Amazon)

Il faut toujours se méfier des prédictions, surtout quand elles concernent l’avenir des technologies. Il y a un peu plus de vingt ans, en octobre 1994, alors que la création de réseaux spécialisés explosait, Sumner Redstone, président et principal actionnaire du conglomérat Viacom, s’avouait « très sceptique » devant la perspective d’une offre de « 500 chaînes et plus », ajoutant : « Je ne comprends juste pas ce qu’on va y regarder. »

Deux décennies et bien plus de 500 chaînes plus tard, la réponse saute aux yeux : on peut y voir un très, très gros tas de tout, du pire, du pas pire et du meilleur, de la téléréalité jusqu’à plus soif, des documentaires à profusion, des débats et des infos, mais aussi beaucoup, beaucoup de fictions. Il y en a tellement, et d’excellentes, que les plus fins observateurs parlent d’un nouvel âge d’or de la télévision.

Photo: Netflix La série «The Get Down», réalisée par l’Australien Baz Luhrmann, raconte la naissance du hip-hop.

Contrairement à la nôtre, la machine télévisuelle américaine ne se repose jamais en période estivale. Une « rentrée d’automne » comme celle qui s’annonce ici dans les prochains jours n’y a aucun sens, ou presque. Les grands réseaux traditionnels ou spécialisés comme les nouveaux joueurs en ligne programment à longueur d’année, non-stop.

De plus en plus, en fait. Entre 2009 et 2015, le nombre de nouvelles séries annuelles (scripted shows) mises en ondes est passé de 210 à 419. Des milliers d’autres ont été développées à différentes étapes sans aboutir.

Une bulle ?

Selon FX Networks Research, les télévisions américaines auront offert environ 450 nouvelles séries de fiction en 2016. L’immense grille propose quelque 1400 émissions déjà au total, toutes catégories confondues. Les diffuseurs du Web comme Amazon fournissent une part de cette manne en expansion.

À lui seul, le service en ligne Netflix aura programmé 71 nouvelles productions sérielles en anglais cette année, davantage que les grilles de HBO, de Showtime et de Starz combinées. The Get Down, traitant des origines du rap, qui vient de commencer sa vie utile sur le réseau, a été décrite comme « la série la plus jouissive de l’été » par le magazine français Les Inrocks. Il s’agit de la plus chère de l’histoire de Netflix, avec un budget évalué à 120 millions de dollars pour 12 épisodes.

Les grands réseaux historiques des États-Unis (NBC, ABC et CBS), eux, vont proposer environ 150 nouvelles fictions en 2016. Les chaînes spécialisées font le reste, pour arriver à un total de 450. Il devrait y en avoir plus de 50 de plus en 2017. L’ère des 500 nouvelles séries annuelles est à portée de zappette, pour l’an prochain selon plusieurs projections rationnelles, dont celle du président de FX Network. Il a prédit que le seuil de tolérance serait alors atteint.

« Je ne dis pas que nous sommes dans une bulle qui va éclater pour nous faire passer de plus de 500 séries à la moitié de ce nombre », a résumé John Landgraf au début du mois devant l’Association des critiques de télévision, à Beverly Hills, en Californie.

Il a cependant envisagé un retour à quelque 400 productions annuelles. Il a surtout avancé que les téléspectateurs ne réussissent plus à distinguer dans cette masse disparate « l’excellence de la simple compétence ». Sa propre chaîne mise plutôt sur une vingtaine de productions annuelles choisies selon des critères « non industriels et extrêmement personnels ».

Tout baigne ?

Faire mieux, c’est mieux, évidemment. Mais quel est le rapport entre la quantité et la qualité ?

« Honnêtement, je suis encore très ambivalente par rapport à cette explosion de création », dit Stéphany Boisvert, spécialiste de la télé, qui amorce en septembre un post-doctorat sur la sérialisation dans les industries culturelles à l’Université McGill. « D’un côté, en tant que personne qui a une énorme passion pour la télévision et pour la culture populaire de manière générale, je ne vois pas pourquoi il y aurait une telle chose que trop de séries. On peut au contraire revaloriser une production abondante et diversifiée. Je ne vois pas en quoi ce serait un problème. »

Photo: Amazon Une scène de la série «Goliath»

D’un autre côté, elle voit bien que la surproduction s’accompagne de défis importants pour cette industrie culturelle en surchauffe. Tous les produits ne trouveront pas nécessairement leur public et la qualité attendue ne sera peut-être pas toujours au rendez-vous.

« Une grande vague de légitimation a accompagné la production depuis le début des années 2000, dit la jeune chercheuse. Nous sommes maintenant à un moment charnière : il faut penser à la façon de préserver cette forme culturelle, pour ne pas la faire imploser. Cela dit, je suis très enthousiaste de voir une télévision aussi riche et diversifiée. »

Tout stagne ?

L’observation vaut ici aussi. Au Québec, bon an, mal an, il se tourne une quarantaine de séries et une vingtaine de miniséries, selon l’Observatoire de la culture. Seulement, ce niveau ne change pas, ou presque, depuis des années, tandis que les budgets n’augmentent pas, sauf pour un petit sursaut prévisible à CBC/Radio-Canada.

« La tendance est à la stagnation ici, alors que Netflix investit 6 milliards par année dans la production », souligne Hélène Messier, présidente-directrice générale de l’Association québécoise de la production médiatique (AQPM), qui regroupe les forces vives des écrans. « Les nouveaux grands joueurs internationaux consacrent des sommes phénoménales à la télé. Pendant ce temps, les grands groupes québécois, comme TVA, Corus ou Bell, ont tous demandé des réductions de leurs obligations de dépenses en production d’émissions. Il faudrait au contraire plus d’argent. Nous, nous demandons par exemple que les services numériques contribuent au système pour que la population profite de ces contenus culturels. »

En tant que personne qui a une énorme passion pour la télévision et pour la culture populaire de manière générale, je ne vois pas pourquoi il y aurait une telle chose que trop de séries

 

Le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) vient de changer les règles, qui n’obligent plus les diffuseurs à proposer du contenu canadien à certaines heures de la journée tout en maintenant leurs obligations de dépenses. Le gardien des ondes espère ainsi stimuler la création nationale de qualité. L’AQPM croit que la décision aura l’effet contraire et que de plus en plus de productions étrangères vont occuper les chaînes canadiennes.

« La semaine dernière, Musimax, devenu Max, a dévoilé sa programmation, rappelle la présidente. On y constate de plus en plus de séries étrangères et relativement peu d’investissements dans la production. Moi, je suis plutôt de l’école qui pense qu’il faut de la quantité et de la qualité. Il faut occuper les ondes et les nouvelles plateformes avec du contenu original en langue française. Le public québécois est encore au rendez-vous. On est chanceux. Le star-système est fort. Les cotes d’écoute sont encore très bonnes. Il faut donc produire plus d’oeuvres de qualité. »

Mme Messier ne craint pas non plus pour la surabondance américaine. « Ma position est simple : c’est le public qui décide, dit-elle. C’est une logique de marché : l’offre et la demande s’équilibrent. En plus, les plateformes numériques permettent à certains produits de niche de trouver leurs auditoires à l’échelle globale. Je pense que nous serons dans une phase d’expérimentation pendant encore plusieurs années avant de décréter qu’il y a trop de séries. »

Trop de télé?

La BBC proposait cet hiver un show sur la télé ironiquement intitulé Too Much TV, comme il existe ici C’est juste de la TV. Son slogan concentre notre situation pléthorique où il faut une émission pour les filtrer toutes : « Si vous ne savez pas quoi regarder, regardez-nous ! »

Le chef scénariste Carlton Cruse (Bates Motel) a proposé une allégorie sportive en comparant la surabondance de productions télé à une ligue de football comptant 90 équipes. La qualité du jeu s’en ressentirait. Mais les footballeurs, eux, les bons comme les moins bons, n’en seraient que plus heureux.

Les joueurs des écrans se retrouvent dans cette même enviable position. La rumeur veut que Billy Bob Thornton reçoive environ 450 000 $ par épisode pour Goliath, produite et diffusée par Amazon. Le pure player a aussi attiré Woody Allen, qui dévoilera les six épisodes de Crisis in Six Scenes fin septembre. Comme ici, le système repose sur un star-système, le 1 % du bottin d’Hollywood emportant la grosse mise.

En même temps, des centaines et des milliers d’artistes et de techniciens bossent sur des productions plus ou moins prometteuses pour du bon argent. « Si vous êtes un écrivain habile, ce n’est pas si difficile par les temps qui courent, résume un agent d’artistes interviewé récemment par Vulture. Le défi, c’est plutôt de rester employé à longueur d’année. »

Cette situation paradoxale s’explique par le rétrécissement des saisons. Les séries de 26 épisodes n’ont plus la cote. La norme à 13 déclinaisons par saison cède devant les moyennes productions de six, huit ou dix moutures.

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L’agrégateur de plateformes

Le gonflement des contenus va de pair avec celle des contenants. « Avec la multiplication des plateformes et des émissions les consommateurs ne trouveront peut-être pas le contenu qui leur est pourtant destiné, ne sauront peut-être même pas qu’il existe », note le récent rapport de Parrot Analytics, Who’s Winning in the World of New Television ? qui prédit une concentration prochaine des diffuseurs. « Les plateformes avec le plus de clients, proposant du contenu adapté à son audience, vont l’emporter », annonce l’analyse. Cette adéquation semble d’autant plus essentielle pour un marché de plus en plus mondialisé dans lequel les émissions doivent trouver leur niche à l’échelle planétaire, le plus rapidement possible.
2 commentaires
  • Marie-Claude Delisle - Inscrite 20 août 2016 09 h 21

    Surabondance de tout???

    Si je me pose plusieurs des questions de M. Baillargeon, je ne crois pas qu'il y ait surabondance d'information. Pas au Québec, en tout cas. Quand on tombe sur une info rouillée, rendue avec intelligence dans toutes ses grosseurs... C'est le plus souvent par accident. Et pas nécessairement sur les chaînes qui sont censées s'y consacrer.

  • François Bélanger Boisclair - Inscrit 21 août 2016 18 h 11

    Surabondance ou un manque de modularité?

    Le problème n'est pas réellement une surabondance de contenu. Elle tiens dans le modèle archaïque de la chaîne télévisuel. Le système de diffusion ne tiens pas d'un point important du consommateur actuel. Il ne veux pas plus de choix. Il veut ce qu'il veut quand il veut. Je ne regarde qu'une fraction des chaînes dans mon forfait mais plusieurs me sont imposé dans le choix de base. APTN est un exemple de poste que je ne regarde jamais plus de 2h par année. Ce n'est pas un plus de chaîne qu'il faut. C'est la fin et la mort des dictats du CRTC. L'usager dois pouvoir choisir sans restriction ou géo-blocage le contenu qu'il veut. Il faut une composition modulaire au choix de individuel en temps réel.