Mort d’une incarnation du mal

Anthony Hopkins campait Hannibal Lecter dans Le silence des agneaux, l’un des tueurs en série (et de plus, cannibale!) marquants du cinéma.
Photo: MGM Anthony Hopkins campait Hannibal Lecter dans Le silence des agneaux, l’un des tueurs en série (et de plus, cannibale!) marquants du cinéma.

Jodie Foster, qui n’est pourtant pas une petite nature, déclarait en mai dans le Graham Norton Show (BBC One) : « Je l’ai évité autant que je le pouvais. Il était effrayant pour moi. D’ailleurs, on ne s’est pas parlé en dehors du tournage. » L’épouvantail en question ? Hannibal Lecter.

L’affaire est antédiluvienne, remonte à 1990 et au Silence des agneaux, où elle joue l’agente Clarice Starling, stagiaire du FBI qui enquête sur un tueur en série spécialisé dans la découpe des peaux de ses victimes. La brillante Starling est aiguillée dans sa traque par Hannibal Lecter, un psychiatre remarquable emprisonné sous haute sécurité car lui-même tueur, version cannibale — cet esthète suave, mélomane et fin cuisinier déguste notamment ses victimes, tel Ray Liotta à cervelle ouverte dans Hannibal, le dernier épisode de la trilogie.

Ce rôle a starisé le Britannique Anthony Hopkins en même temps qu’il l’a marqué au fer rouge : longtemps, on a tous vu quelque chose d’Hannibaldans ses personnages suivants, cas typique de fusion (dans l’inconscient collectif) de l’acteur avec un rôle. Sa façon de susurrer « Clarice… » reste un incontournable du frisson.

RIP Hannibal Lecter, pourtant. Voilà notre postulat : le « serial killer » est une figure de la fiction désormaisdépassée, obsolète, synonyme du siècle précédent, qui a vu son triomphe en même temps que son épuisement. Et c’est mérité : le tueur psychopathe est mort comme personnage romanesque, étouffé par la répétition jusqu’à essorage d’une typologie (traumatisé, maltraité dans l’enfance, bourreau d’animaux, sexuellement perturbé, intelligent, piqué d’obsessions et de rituels bizarroïdes). À force de fatras, l’ennui a remplacé l’effroi, et le bâillement, la chair de poule.

Manque de fraîcheur

« Même s’il en reste un peu, par exemple dans les séries comme Criminal Minds, c’est vrai qu’il y a déclin », confirme Richard Marlet. Aujourd’hui à la retraite, cette figure à bouffarde de la police judiciaire, ancien commissaire divisionnaire, a notamment travaillé sur les tueurs en série Thierry Paulin, alias « le tueur de vieilles dames », Guy Georges, « le tueur de l’Est parisien », ou encore Mamadou Traoré, « le tueur aux poings nus ».

Fan de Conan Doyle et de Simenon, M. Marlet évalue : « Les portraits de tueurs comme ceux de Maxime Chattam ou Franck Thilliez n’ont pour moi pas beaucoup d’intérêt. Ils sont tellement chargés, énormes, que je n’y crois pas une seconde. L’aliéniste de Caleb Carr est génial parce que pas tapageur, et pas dans la psychologisation. Dragon rouge de Thomas Harris, c’est un chef-d’oeuvre, pour l’oscillation entre héros du mal et héros du bien. Sinon, le dernier à m’avoir bien plu est L’homme aux lèvres de saphir d’Hervé Le Corre, pour son évocation du comte de Lautréamont. »


Plus loin que l’horreur

Dans les années 1980-1990, âge d’or de la figure du tueur en série, des récits basiques comme ceux de Stéphane Bourgoin, spécialiste français du genre et qui a rencontré plusieurs spécimens américains, pouvaient faire l’affaire. Élever le niveau, dépasser le filon de la seule description d’une litanie d’horreurs, faire preuve d’un vrai talent en somme, c’est désormais l’obligation faite à tout auteur qui ose en refourguer.

Le meilleur peut alors advenir, comme le Quatuor du Yorkshire du Britannique David Peace, où il transcende le fait divers qui a traumatisé son enfance (la traque de l’éventreur du Yorkshire) au profit d’une immersion dantesque dans l’Angleterre des années 1970-1980. L’éventreur prend, chez Peace, une dimension symbolique, stigmate ambulant d’une barbarie générale, sociale, morale, politique.

À ranger dans la bibliothèque à côté du roman à serial killerUn tueur sur la route de James Ellroy, paru en 1986. Le pape du roman noir contemporain s’y glisse dans la peau de Martin Michael Plunkett, 35 ans, tueur à gogo à travers les États-Unis. Un sommet de cruauté psychopathe, limpide, limite classique de facture, mais au fond terroriste, totalement amoral, avec Plunkett en machine à tuer bien à son affaire, jouisseur aux sens propre comme figuré de sa toute-puissance.

François Guérif, fondateur de Rivages/Noir, éditeur de toujours d’Ellroy et de Peace : « Il y a dans Un tueur sur la route un côté clinique très impressionnant. C’est de fait une constante chez Ellroy : il y a beaucoup de violence, mais il n’y a pas de complaisance, il conserve toujours une certaine distance, alors que pour maintenir le lecteur dans la tension, certains rivalisent d’atrocités, inventent des serial killers toujours plus originaux, créatifs. C’est d’ailleurs ce que je reproche à Harris, après Dragon rouge :Hannibal Lecter devient la vedette, il est génial, extraordinaire. Il y a une sorte de romantisation qui est tout de même gênante. Ellroy, dont Un tueur sur la route est le seul livre de commande, a toujours dit: “C’est faux, les tueurs en série sont des cons”… et des personnages ennuyeux. »

Tuer pour le bien ?

Quid de Dexter, expert en médecine légale le jour, tueur en série la nuit ? François Guérif : « Ah non, j’aime pas. Il tue les méchants, c’est le serial killer justicier… Faut quand même pas se foutre de la gueule des gens. À quand le gentil serial killer ? » La littérature peut-elle se permettre l’amoralité qui peut animer les tueurs ? Attention, question sensible. Car si le roman noir met régulièrement en question la frontière entre le bien et le mal et joue sur ses failles, sa disparition complète crée un malaise. Le cas s’est notamment produit avec Dirty Week-End de la Britannique Helen Zahavi. On y voit Bella, jeune femme lassée par les mains aux fesses et autres invites à la noix, entrer dans une fureur létale polymorphe : type explosé au marteau, étouffé, écrasé, poignardé… Problème : ce carnage est jouissif, limite drôle. Publié en 1991, comme American Psycho, le brûlot a même suscité une demande d’interdiction du Parlement britannique… et des menaces de mort pour l’auteure, motivant son départ pour Paris quelques années plus tard.

Les nouveaux méchants

Le désamour pour le tueur en série pose in fine une question troublante : se serait-on habitué aux chapelets de violence au point d’avoir besoin de nouveauté, comme il en va pour tout bien de consommation ? C’est aussi que ce type de tueur a perdu de sa vraisemblance dans la réalité et, n’irrigue plus la fiction, temporise l’ex-commissaire Marlet. « Avec les progrès techniques, les fichiers d’empreintes génétiques, les outils de rapprochement, l’identification est plus rapide, et donc la répétition plus difficile. Avec ces dispositifs-là, Paulin et Guy Georges n’auraient pas pu aller plus loin qu’un ou deux meurtres, ce qui est assez “banal”. »

Un nouvel épouvantail l’a remplacé : le kamikaze djihadiste. Avec ses spécificités. « C’est un tueur de masse, dont l’idée n’est pas de récidiver mais de faire du chiffre, décrypte Marlet. Ça change la donne : la scène de crime est plutôt une scène de guerre, et il ne s’agit pas d’identifier le meurtrier vu qu’il est sur place et en mille morceaux. » La fiction s’en est évidemment déjà emparée.