«Stranger Things»: ces années-là

Photo: Capture d'écran de Netflix

Depuis son arrivée sur Netflix, la minisérie fantastique et d’horreur Stranger Things suscite l’émoi. Les uns disent que c’est la meilleure série de Netflix — meilleure que House of Cards, vraiment ? Les autres, que c’est la meilleure série des années 2000 — meilleure que Game of Thrones, vraiment ?

« Il commence à y avoir de l’enflure, mais on peut dire que c’est la meilleure série de 2016, que c’est la quintessence de ce qui se fait aujourd’hui », avance Pierre Barrette, docteur en sémiologie et professeur à l’École des médias de l’UQAM.

Photo: Alberto E. Rodriguez Getty Images Agence France-Presse Les frères Duffer lors de l’avant-première de «Stranger Things» en juillet dernier, à Los Angeles

Là-dessus, l’écrivain et scénariste Patrick Senécal n’est pas du tout d’accord : « Quand on parle d’horreur ou de fantastique, je suis peut-être un peu plus difficile parce que j’en ai vu en tabarnouche et je sais comment ça marche ! »

À la manière de…

Campé en 1983, dans une bourgade fictive de l’Indiana, Stranger Things met en scène quatre préados amateurs de Donjons et dragons, de Star Wars et de X-Men. Hormis le fait qu’ils sont constamment victimes d’intimidation à l’école, les quatre comparses mènent une existence tranquille jusqu’à ce que l’un d’entre eux, Will, disparaisse dans de mystérieuses circonstances.

Peu après entre en scène une fillette androgyne, Eleven (épatante Millie Bobby Brown). Alors que l’officier Hopper (David Harbour, vu dans The Newsroom) mène l’enquête, la mère de Will (Winona Ryder, actrice chérie des années 1980) croit que son fils communique avec elle grâce à l’électricité.

Tandis que le docteur Martin Brenner (Matthew Modine, ex-gloire des années 1980) se livre à d’inquiétantes expériences, une créature sans visage erre dans les parages. Afin d’éviter quelconque divulgâcheur, on ne vous en dit pas plus sur cette série croulant sous les clins d’oeil à Steven Spielberg, Stephen King et John Carpenter.

« Je suis un peu tanné de tout ce trip autour des années 1980 », confie Patrick Senécal. « Il y avait des mauvais films, et ce n’est pas parce qu’on leur rend hommage 30 ans plus tard que c’est meilleur. Ce que je ne comprends pas, c’est que, aussitôt que c’est nostalgique, on trouve ça bon. »

Comme le démontre avec éloquence le montage du journaliste français Ulysse Thevenon, cette série des frères Matt et Ross Duffer emprunte largement à E.T., Rencontres du troisième type, Stand by Me, Les Goonies et plusieurs autres.

« On n’est pas dans le pastiche ni dans le second degré. C’est comme si on avait fait en 2016 une série comme on en faisait dans les années 1980. C’est ce que les gens aiment : c’est une série qui déploie l’amour qu’on a pour ces films-là », explique Pierre Barrette.

Pourquoi tant d’amour ?

Que les spectateurs succombent à une série posant un regard tendre sur les films des années 1980 en reprenant fidèlement leur esthétique et leurs codes, on le conçoit très bien. Ce que l’on ne comprend pas, c’est cette fascination pour cette décennie.

Outre les crimes vestimentaires et capillaires qu’on y a commis, les années 1980 renvoient à la guerre Iran-Irak, à la guerre froide, à la droite incarnée par Ronald Reagan en Amérique et Margaret Thatcher en Grande-Bretagne. Bref, on ne saurait dire que c’était une époque formidable… Y aurait-il une idéalisation de l’époque de la part de ceux qui l’ont peu ou prou connue ?

« J’ai vécu les années 1960 dans le brouillard de la petite enfance », se souvient Pierre Barrette. « Je les ai découvertes à travers le cinéma, la musique, les médias. De la même manière, ceux qui ont 30 ans aujourd’hui redécouvrent les années 1980 à travers les médias et notamment à travers Stranger Things, un condensé du cinéma et de la musique de ces années-là. »

« Notre rapport au monde est un rapport cinématographique, et le premier à l’avoir vu, c’est Godard avec À bout de souffle, en 1960, film cinéphilique et de références. Aujourd’hui, c’est généralisé », rappelle Pierre Barrette.

« Il y a un effet de mode là-dedans, affirme Patrick Senécal. Prenez la même histoire et enlevez les références aux années 1980 : c’est assez plate comme scénario ! Et les personnages sont clichés ! Il y a là-dedans un trip artsy de gens qui se targuent de voir les références. Oui, ils les voient, mais elles sont plates, ces références-là ! »

Évoquant le cinéma postmoderne des années 1980, qui empruntait aux grands cinéastes, Senécal poursuit : « Brian de Palma a passé sa vie à faire des références, à piocher dans l’oeuvre d’Hitchcock, mais il apportait quelque chose de personnel, il avait sa propre griffe. Le maniérisme de Stranger Things est vain. Dans Série noire [de François Létourneau et Jean-François Rivard], on nous amenait ailleurs. Il y avait beaucoup d’ironie et d’autodérision, ce qu’on ne retrouve pas du tout dans Stranger Things. »

Passé présent

À une époque où un clown brigue la présidence des États-Unis, où le groupe État islamique sème la terreur, se projeter dans l’univers anxiogène et paranoïaque de Stranger Things serait-il une recherche de réconfort ?

« En regardant la série, j’y voyais tout le côté extrêmement moral. Y a-t-il un peu de cette nostalgie de cette époque où les codes moraux étaient clairs ? Il n’y a pas de langage vulgaire ni de nudité, et moi, ça me tape sur les nerfs ! J’ai l’impression de regarder une série de Walt Disney », confesse Patrick Senécal.

« On est dans le retour aux valeurs plus conservatrices. Le repli identitaire qui revient avec cela ressemble beaucoup à celui de l’époque en Angleterre et aux États-Unis. Il y a une bonne résonance entre les deux périodes qui est tout à fait cohérente et qui marque bien les raisons d’étudier les années 1980 », conclut Pierre Barrette.

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