Le triomphe de la propagande

Hitler, qui ne s’intéressait pas aux Jeux olympiques au départ, a rapidement compris quel parti il pouvait en tirer.
Photo: CP Archives Photo Hitler, qui ne s’intéressait pas aux Jeux olympiques au départ, a rapidement compris quel parti il pouvait en tirer.

Est-ce que quelqu’un doute encore que les Jeux olympiques puissent servir de vitrine politique ? On se souvient évidemment des coureurs américains qui ont levé le poing sur le podium lors des Jeux de Mexico, en 1968, en soutien à la lutte des Noirs. Quatre ans plus tard, un commando palestinien prenait en otages des membres de l’équipe olympique israélienne, opération qui s’est terminée dans un bain de sang. En 1976, à Montréal, 21 pays africains organisaient un boycottage pour exiger le retrait de la Nouvelle-Zélande, dont l’équipe de rugby s’était rendue en Afrique du Sud, pays de l’apartheid. En 1980, les États-Unis et 64 autres pays boudaient les Jeux de Moscou pour protester contre l’intervention soviétique en Afghanistan. Quatre ans plus tard, les Soviétiques et 14 autres pays de l’Est tournaient le dos aux Jeux de Los Angeles.

Les Jeux de Rio débutent dans quelques jours, mais on souligne également ces jours-ci le 80e anniversaire des Jeux de Berlin. Pourquoi y revenir ? Parce qu’ils représentent le modèle absolu des Jeux olympiques « politisés », mis au service des intérêts du pays hôte, comme le démontre ce documentaire d’Arte diffusé sur deux soirs à RDI.

Lorsque le Comité olympique international (CIO) accorde en 1931 les Jeux de 1936 à Berlin, l’Allemagne est alors sous la République de Weimar. Mais Hitler s’empare du pouvoir en 1933. Le régime nazi commence rapidement à mettre en place ses mesures discriminatoires envers les Juifs et envers ses opposants politiques. L’inquiétude grandit dans plusieurs pays et les appels au boycottage se multiplient. Des groupes tenteront même d’organiser des « contre-jeux populaires » à Barcelone pour 1936… qui n’auront jamais lieu pour cause de guerre civile espagnole.

Manipulation à grande échelle

Au départ, Hitler ne s’intéressait pas tellement aux Jeux olympiques, il considérait même que c’était une dépense inutile. Mais il va vite comprendre quel parti il peut en tirer.

Commence alors une formidable campagne de propagande, qui atteint des sommets et qui utilise les meilleures techniques de manipulation. On construit un énorme stade qui fait exploser les coûts, on réquisitionne les centaines de milliers de chômeurs de Berlin pour construire les installations et on fait tout pour endormir la méfiance du reste de la planète. De toute façon, voulant à tout prix éviter une crise diplomatique avec cette Allemagne menaçante, les autres pays ferment les yeux sur les abus du régime.

Trois millions de brochures en 14 langues sont distribuées partout pour vanter la tradition d’hospitalité de l’Allemagne. En prévision de l’événement, les mesures antijuives sont suspendues, le journal antisémite le plus haineux du pays est retiré des kiosques, les maisons sont repeintes, des fleurs viennent garnir les fenêtres, les journaux étrangers ainsi que le jazz sont réintroduits dans la ville. On demande aussi aux policiers de restreindre le port de l’uniforme pour ne pas effrayer les visiteurs. Cette opération de poudre aux yeux s’étend jusque dans les détails les plus triviaux : les Berlinoises sont autorisées à raccourcir leur robe de cinq centimètres…

Les Jeux eux-mêmes seront un immense théâtre destiné à rendre l’Allemagne présentable. Pour mettre en scène tout ce délire, Hitler peut compter sur les talents de Leni Riefenstahl, cinéaste géniale mais qui s’est complètement fourvoyée sur le plan politique. Elle filme les Jeux comme personne avant elle n’avait filmé le sport : elle innove sur le plan technique, glorifie les corps par des travelings et des ralentis, fait creuser des fosses dans le stade pour filmer au ras du sol, installe des caméras sur rails. Lorsqu’elle « rate » une compétition, elle n’hésite pas à la reprendre avec les athlètes devant des gradins vides, et elle invite de faux commentateurs sportifs à décrire l’action devant un faux décor. Bref, elle ne s’étouffe pas avec les règles d’éthique.

La propagande atteint alors des sommets : pendant les Jeux, des haut-parleurs diffusent partout dans la ville du matin au soir tout ce qu’on entend dans le stade. On place même des écrans de télévision aux principaux carrefours (rappelons que nous sommes bien en 1936, dix ans avant que la télé prenne son envol aux États-Unis).

La mise en scène est grandiose et le peuple est reconnaissant parce qu’Hitler a su le persuader que l’Allemagne a retrouvé sa grandeur et qu’elle est invincible (le pays terminera premier au tableau des médailles !).

Quant aux observateurs étrangers, ils sont mystifiés. On connaît la suite : trois ans plus tard, les nazis mettaient l’Europe à feu et à sang…

Les Jeux d’Hitler, Berlin 1936

ICI RDI, lundi et mardi, 20 h