La surveillance et ses nuisances

La sécurité est aujourd’hui la mère de toutes les dérives, explique le réalisateur Alexandre Valenti.
Photo: Arte La sécurité est aujourd’hui la mère de toutes les dérives, explique le réalisateur Alexandre Valenti.

Difficile de dire ce qui est le plus percutant. Ce chercheur allemand qui dit que, pour préserver la sphère privée, il va falloir très vite apprendre à la défendre ? Ce sociologue canadien qui explique que le concept de sécurité, le plus utilisé pour justifier la surveillance massive depuis un certain 11 septembre, est aussi le moins bien défini, à dessein ? Cette Américaine qui se réjouit de pouvoir surveiller tous ses voisins grâce au réseau de caméras communautaires installées dans sa ville ? Ou ce Pedro — appelons-le comme ça pour ne pas l’exposer davantage — qui explique l’impossible combat contre Google lorsque vient le temps de demander à la multinationale américaine d’enlever son nez de nos affaires ?

Sans complaisance, le documentaire Un oeil sur vous. Citoyens sous surveillance pose son regard sur la surveillance massive qui est en train de devenir une norme dans des sociétés hyperconnectées où l’argument sécuritaire est désormais le carburant de la politique et des nouveaux populismes. Et ce, en plaçant l’humanité au bord d’un gouffre insondable, dans un équilibre précaire, entre respect de la vie privée et protection de la vie. Angoissant.

Photo: Arte Ces mascarades de démocraties ouvrent grande la porte aux totalitarismes.

La sécurité, à l’ère du terrorisme et des drames venant désormais de l’intérieur des États, est aujourd’hui la mère de toutes les dérives, explique le réalisateur Alexandre Valenti, qui a fait voyager sa caméra sur plusieurs continents pour mieux explorer les nouveaux territoires dangereux que la surveillance de masse est en train de bâtir. Face à lui, le sociologue canadien David Lyon sonne l’alarme en posant probablement la question que tous les autres, lorsqu’il est question d’intrusion dans la vie privée et de sécurité, ont tendance à esquiver : quand on parle de sécurité nationale, on parle de la sécurité nationale de qui exactement ? De celle des citoyens ou de celle des lieux de pouvoir, politique et économique, qui sont en train, aveuglément, de nourrir un culte de l’hypersécurité, de manière totalement intéressée ?

Obsession de la trace

Les conséquences à long terme d’un tel cadre de surveillance, de ce regard invisible posé sur chaque intimité, personne ne les connaît vraiment, estime un chercheur allemand, mais les dérives sociales que cette obsession de la trace à suivre fait apparaître, elles, n’en demeurent pas moins préoccupantes.

La numérisation des rapports sociaux, la multiplication des téléphones dits intelligents dans les poches des citoyens, l’hégémonie d’un moteur de recherche, d’un réseau social pour le partage de ses photos personnelles, de sa position géographique ou de ses états d’âme ont créé autour de chaque citoyen une « ombre numérique » énorme dont la valeur commerciale est insoupçonnée et qui alimente un risque démesuré d’intrusion dans la vie privée et de manipulation des comportements.

Qui doit avoir le contrôle des valeurs dans une société ? demande un philosophe questionné par le documentariste. Des entreprises privées dont les univers permettent aujourd’hui de connaître les gens avec plus de précision que les gens ne sont capables de se connaître eux-mêmes ? Google peut remonter dans les cinq dernières années de nos recherches en ligne pour anticiper nos préoccupations, nos rêves, notre couleur politique ou notre orientation sexuelle alors que le citoyen ordinaire n’est pas capable de se souvenir de ce qu’il recherchait la semaine dernière.

En parlant des monstres numériques que l’humanité laisse se développer sans trop se préoccuper de ce qu’elle perd véritablement en se complaisant dans les produits d’Apple, d’Amazon, de Facebook ou de Google, quatre compagnies dont le pouvoir économique va au-delà de celui des pétrolières aujourd’hui, en donnant la parole à ceux qui façonnent tout comme à ceux qui s’inquiètent des nouveaux cadres sociaux où désormais tout ce qui est surveillé devient suspect, ce documentaire laisse surtout chaque partie confirmer que l’équilibre entre surveillance et sécurité n’est pas précaire. Il a depuis longtemps basculé. Avec, à la clef, des préoccupations majeures sur la transformation de nos sociétés qui, sous la houlette de ces nouveaux systèmes de captation du quotidien, ne peuvent que devenir des mascarades de démocraties, expose un philosophe convoqué à l’écran.

Mascarades de démocraties qui ouvrent grande la porte sur ces totalitarismes, rappelle-t-il, dont on prend généralement conscience une fois qu’il est trop tard.

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Un oeil sur vous

RDI, mercredi, 20 h

Citoyens sous surveillance