Une petite pièce de son cœur

Janis Joplin fut la première grande «star» féminine du rock.
Photo: PBS Janis Joplin fut la première grande «star» féminine du rock.

Plus de 45 ans après sa mort, après une carrière météorite, Janis Joplin continue de fasciner. On sait que Jean-Marc Vallée prépare un film sur sa vie, qui mettrait en vedette Amy Adams. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la barre est haute pour tenter de rendre compte d’une présence aussi électrisante sur scène.

Si Janis continue à fasciner autant, c’est entre autres parce qu’elle a établi une sorte de mesure étalon. Elle fut la première grande star féminine du rock, dans un monde qui était plutôt macho, et plusieurs artistes qui l’ont suivie affirment qu’elle a été la première à donner aux femmes la permission d’être totalement elles-mêmes sur scène. Non seulement son intensité émotionnelle était du jamais vu, mais elle reste inégalée aujourd’hui. Bref, elle demeure la référence absolue de la chanteuse rock et blues qui met ses tripes sur la table. « Take a little piece of my heart », chantait-elle…

La réalisatrice Amy Berg a travaillé pendant sept ans pour préparer ce documentaire biographique, un des moments forts de la saison hiver-printemps de la série American Masters sur PBS.

Berg a étroitement travaillé avec la famille de Joplin (sa soeur et son frère témoignent dans le film, ainsi que plusieurs amis musiciens, d’anciens amants… et même une amante). Le documentaire, de facture somme toute classique, s’appuie beaucoup sur des lettres qu’elle écrivait à ses proches, sur des images d’archives plutôt rares ou inédites, pour tenter de tracer le portrait d’une femme complexe, d’une intensité hors du commun sur scène, mais qui demeurait fragile et peu sûre d’elle dans la vie quotidienne.

Photo: PBS

L’enfer de Port Arthur

Pour Janis Joplin, tout part de Port Arthur, petite ville conservatrice du Texas. Très jeune elle se sent différente, et son adolescence est vraiment un cauchemar. Elle veut être acceptée mais elle ne correspond en rien à l’idée de la femme future bonne mère de famille bourgeoise des années 50. Elle provoquait, repoussait les limites, prônait l’intégration raciale dans un Texas plutôt raciste, admirait la chanteuse, auteure et militante noire Odetta, et au collège les hommes la détestaient. Dans un de ces concours complètement stupides que les adolescents peuvent tenir à l’occasion, elle avait été élue « l’homme le plus laid du campus ». Elle en était demeurée profondément meurtrie.

Elle quitte sa ville natale pour Austin, abandonne l’école, puis finit par aboutir à San Francisco, et c’est là quelle trouve sa vraie gang, celle de tous ces jeunes qui étaient en train d’inventer la contre-culture et qui rejetaient le mode de vie traditionnel (le documentaire nous montre toutefois que contrairement à ce qu’on pourrait croire, elle n’avait pas coupé les liens avec sa famille : elle écrivait des lettres chaleureuses à ses parents).

Elle fréquente les clubs de folk et de blues, elle peaufine son art et son jeu de scène, et elle est déjà fort portée sur l’alcool et les drogues. Approchée pour devenir la chanteuse du groupe Big Brother and The Holding Company, qui écume les petites salles de la région, c’est au festival pop de Montery à l’été 1967 que sa carrière bascule. C’est la première fois qu’elle chante devant un vaste public et les spectateurs sont vraiment ébahis — près de 50 ans plus tard, son interprétation de Ball and Chain vous fait encore frissonner, allez voir sur YouTube… C’est là qu’elle voit les possibilités s’ouvrir devant elle, et elle se dit prête à devenir une star, consciente de son potentiel.

On pourrait reprocher au film de ne pas analyser assez son approche musicale, ses influences musicales, sa façon de travailler les pièces. Les extraits présentés donnent à voir une chanteuse occuper la scène de façon explosive, passant de la douleur à la joie pure. Et toute cette énergie… quelqu’un a déjà dit qu’il y avait du sexe dans tout ce quelle chantait ! Les images d’archives de son intimité montrent une Janis Joplin étonnamment souriante et amusante. Mais ses lettres et les témoignages de ses proches montrent aussi qu’elle doutait d’elle-même, qu’elle était plutôt malheureuse et que c’est sur scène qu’elle pouvait s’affirmer. Sa mort à 27 ans d’une surdose de drogue est d’autant plus absurde qu’elle ne cherchait pas à se détruire : il s’agit d’un stupide accident. Mais qui l’a fait entrer dans la légende des grandes figures tragiques comme Piaf ou Billie Holliday.

American Masters / Janis : Little Girl Blue

PBS, mardi à 20 h