La détresse sous le sarrau

Devant les caméras, le Dr Mohamed Nagi n’a plus peur de parler à visage découvert de sa détresse intérieure.
Photo: ICI RDI Devant les caméras, le Dr Mohamed Nagi n’a plus peur de parler à visage découvert de sa détresse intérieure.

Quand la dépression et la détresse le frappent, un médecin peut-il encore soigner ? « Honteuse et coupable, j’ai eu l’impression de laisser tomber mes patients », confie une médecin en introduction du documentaire d’Yves Bisaillon, Les médecins pleurent aussi. Avec franchise, plusieurs praticiens confient à sa caméra leurs tourments et autres épisodes dépressifs, alors que subsiste un tabou dans la profession autour des troubles de santé mentale.

Un médecin, c’est fort, ça ne craque pas. Ça ne fait pas d’erreurs. Dès le début de leurs études universitaires, on martèle ce discours aux futurs médecins. Mais se faire dire qu’on est « la crème de la crème » devient pour certains lourd, trop lourd, à porter.

Ce sont 40 % des médecins qui présenteraient des symptômes de dépression. Parmi les résidents, 20 % auraient eu des idées suicidaires. Derrière ces deux statistiques, plus élevées que dans la population générale, se cachent des drames humains trop souvent vécus derrière des portes closes, de peur de montrer au grand jour une vulnérabilité qui n’est pas encouragée dans ce milieu hyperperfectionniste.

Devant les caméras, le Dr Mohamed Nagi n’a plus peur de parler à visage découvert. Devant sa détresse intérieure, il avoue : « Je ne me sentais pas comme un vrai médecin. » Il craint alors de nuire à sa réputation si le bruit se répand qu’il craque.

Cela explique que la plupart des médecins, dont la majorité de ceux qui se confient dans ce documentaire, continuent à travailler même quand ils frappent un mur, le tout au détriment de leur santé.

En découlent des conséquences diverses, de l’abus de substances jusqu’au suicide.

Signes de détresse

Les proches de la jeune Ani-Raphaëlle Rodrigue Vinet n’avaient jamais remarqué le moindre signe de détresse chez elle. Alors qu’elle est résidente, lors d’une garde à l’urgence, cette dernière commettra ce qu’elle juge être une erreur médicale. Mais le patient s’en sort bien et on ne lui reprochera pas outre mesure ce faux pas, propre à une période de formation. Mais Ani-Raphaëlle, elle, ne se le pardonnera pas, racontent sa mère et sa soeur à la caméra. Ce jour-là, elle s’enlève la vie.

En plus de se rendre au travail malgré une fatigue parfois extrême, des médecins vont s’automédicamenter ou se tourner vers l’abus de substances comme l’alcool, explique un psychiatre. La santé mentale de nos médecins est donc, aussi, un enjeu de santé publique.

Pourtant, on exige toujours plus des soignants. C’est vrai pour les médecins, mais aussi pour les infirmières, les psychologues, les préposés et pour tous ces travailleurs qui font fonctionner notre système de santé. À l’ère du tout à la productivité, on couche sur papier des plans qui doivent assurer un maximum de soins pour un minimum de coût. Mais derrière ces réformes comptables se cachent des humains qui peuvent craquer sous la pression.

Pourquoi, comme les policiers, les médecins n’ont-ils pas un suivi psychologique régulier obligatoire ? Voilà une première piste de solution proposée.

Le travail interdisciplinaire, où les différents professionnels de la santé peuvent s’appuyer les uns sur les autres, pourrait être une autre voie à exploiter plus sérieusement. Une façon de briser la solitude et d’alléger le poids de suivre une clientèle nombreuse.

L’aménagement des horaires des médecins doit aussi s’adapter à la vie moderne. L’accès adapté, où le médecin remplit son calendrier au fil des besoins de patients, au jour le jour, permet de prendre une journée de maladie sans reporter des rendez-vous six mois plus tard, par exemple.

Les médecins se perçoivent encore comme des « voitures qui n’ont pas besoin de mise au point », déplore le Dr Michel Doyon. Également médecin, sa conjointe et lui ont trouvé la rédemption dans la musique. Sur des airs de blues, la pression redescend. Ils nous rappellent que, comme tout travailleur, les médecins doivent prendre le temps de développer d’autres aspects de leur personnalité.

ICI RDI, mercredi à 20 h

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