La donnée, et au-delà

En numérisant son existence, l’humanité se retrouve devant une mer de données numériques qui modifie déjà la face du monde.
Photo: PBS En numérisant son existence, l’humanité se retrouve devant une mer de données numériques qui modifie déjà la face du monde.

C’est tellement étourdissant que l’on en perd rapidement tous nos repères. D’ici 2020, la quantité de données numériques générées par les humains connectés au reste du monde — par leur voiture intelligente, leur frigo, leur maison, leur téléviseur, leur montre branchés — va atteindre un volume de 40 zettaoctets (Zo), soit l’équivalent de 5200 gigaoctets (Go) — ou 325 clefs USB de 16 Go — pour chaque humain vivant sur Terre. Pour se perdre encore plus dans la vague, cela représente 57 fois le volume de chaque grain de sable estimé sur l’ensemble des plages de la planète !

En numérisant son existence, en dématérialisant sa socialisation, sa consommation de musique, son rapport à la télévision, en laissant des capteurs sur les routes, aux portes d’entrées d’un métro, d’un musée ou d’une tour de bureaux lire et archiver ses déplacements, l’humanité se retrouve aujourd’hui devant une mer de données numériques qui a déjà commencé à modifier la face du monde. Pour le mieux, sans doute, à condition d’éviter le pire, raconte la réalisatrice Sandy Smolan dans le fascinant documentaire The Human Face of Big Data, qu’elle révèle sur la chaîne publique américaine PBS la semaine prochaine, après deux ans de travail.

Plus d’une dizaine de scientifiques, chercheurs, penseurs du présent s’y prêtent au jeu de l’analyse de la complexité en sortant du jovialisme habituel des vendeurs de révolutions numériques pour un peu plus de densité et de mise en perspective : « Plus nous collectons de l’information et plus nous avons des problèmes à résoudre », avouera l’un deux. « La plupart des abonnés de Facebook ne comprennent pas la transaction qu’ils acceptent, ajoute un autre. La gratuité est compensée par leur vie privée. »

Un supermicroscope social

Le philosophe français Gilles Deleuze n’aurait sans doute pas détesté l’analogie : dans les univers connectés, la donnée numérique est devenue ce matériau qui permet de rendre audibles les choses qui ne le seraient pas autrement. Parlez-en à ce chercheur qui, pendant deux ans, a mis le quotidien de sa résidence sous l’observation de caméras, de capteurs de mouvement et de micros pour suivre le développement de son enfant. Dans la cuisine. À l’heure du bain. Au moment de l’histoire avant de se mettre au lit.

La surveillance, mais surtout la quantité hallucinante de données ainsi récoltées lui ont permis de comprendre avec une précision impossible à atteindre autrement comment s’est jouée l’acquisition du langage chez son fils, et ce, en fonction des contextes de son quotidien et des répétitions des mots qui s’y sont opérés. Surveiller n’est pas seulement un prérequis pour punir. Quoique…

C’est que l’accumulation des données sur le comportement des humains connectés, si elle est envisagée par certains comme une façon de mieux planifier les besoins collectifs, les services, le nombre d’autobus sur une ligne en fonction du nombre exact de passagers s’y présentant, est également perçue par d’autres comme un prérequis redoutable afin de changer ces mêmes comportements.

Prenez tous ces bracelets connectés qui mesurent les signes vitaux d’une personne, ses déplacements, le nombre de pas produits quotidiennement et qui offrent déjà aujourd’hui la possibilité de lier ces données à des conseils pour mieux manger, mieux dormir, mieux se détendre, et ce, dans un cadre moral défini généralement par des ingénieurs de la Silicon Valley, nouveau centre d’homogénéisation de l’humanité. Dans les sociétés que nous sommes en train de construire, le pouvoir va être dans les mains de ceux et celles qui vont avoir accès aux données, entend-on.

Pour le pire?

Sans surprise, il y a de l’esprit binaire dans ce documentaire, qui explique que cette transformation du monde pour le mieux, induite par la donnée numérique, le transforme également pour le pire. Pour révéler le bien, on a besoin du mal. La chanson, avec sa force pure et sa force obscure, est connue.

La médecine prédictive, qui se nourrit du flux tendu de l’information produite en ligne par l’Homo connecticus, incarne une des faces intéressantes de cette nouvelle réalité. Les intrusions dans la vie privée favorisée par des adeptes de la socialisation en ligne, qui se dévoilent sans qu’on les force à le faire, en construisent une autre.

Pour chaque avancée, il y aura des reculs, des cas de divorce, des décès, des blessures, des pertes d’emplois dont l’origine va être la production, la diffusion et l’analyse de la donnée numérique, explique le documentaire qui, malgré tout, reste tout au long de ses 56 minutes sur la ligne des faits et de l’optimisme, avec une mise en garde toutefois : optimiste, oui, sans être aveugle.

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The Human Face of Big Data

PBS, mercredi à 22 h