Sacrés Vikings!

La passion de Karyn Bellamy-Dagneau pour l’histoire du Moyen Âge nordique l’a amenée à voyager pour ses études dans plusieurs pays, dont l’Islande
Photo: Karyn Bellamy-Dagneau La passion de Karyn Bellamy-Dagneau pour l’histoire du Moyen Âge nordique l’a amenée à voyager pour ses études dans plusieurs pays, dont l’Islande
Séries télévisées, films, expositions, reconstitutions historiques, études et romans savants : comment expliquer la passion actuelle pour le monde englouti des Vikings ? Premier article d’une série de deux.
 

Un proverbe islandais dit que le feu nourrit le feu. L’étincelle qui fait brûler Karyn Bellamy-Dagneau pour l’histoire du Moyen Âge nordique a pris forme avec Beowulf and Grandel, récit anglo-saxon sur la lutte épique entre un troll et un guerrier norois. Elle était « à peine adolescente ». L’histoire était racontée dans une encyclopédie pour enfants sur les mythes et les légendes du monde. Elle en a fait très tôt son conte de chevet.


« Chaque idée a sa germination et peut grandir de manière surprenante, confie la jeune femme dans la vingtaine, rencontrée dans un café près du Quartier latin à Montréal. Quelques années plus tard, j’ai entendu le suédois pour la première fois et j’ai décidé de l’apprendre. Ce que j’ai fait par moi-même au cégep quand j’étudiais en arts plastiques. De fil en aiguille, j’en ai appris plus sur la mythologie scandinave et j’ai assumé cette passion. »

C’est un euphémisme. Pendant son baccalauréat à l’UQAM en histoire, la jeune femme a effectué un stage en Suède puis elle s’est inscrite à l’Université de Reykjavik pour une maîtrise en études sur les Vikings, un programme de deux ans, comprenant une session en Norvège et une formation intensive pour apprendre à lire les sagas anciennes en islandais.

Son mémoire portait sur la fauconnerie en Scandinavie préchrétienne. La jeune passionnée attend une réponse pour poursuivre en septembre ses recherches sur la fauconnerie médiévale à la prestigieuse Université de Californie à Berkeley. Le feu nourrit le feu.

Netflix et Bicolline

Le Moyen Âge nordique a la cote dans notre temps postmoderne. Le Musée canadien de l’histoire (l’ancien musée des civilisations) de Gatineau vient d’inaugurer Vikings du Statens Historiska Museet de Suède qui a déjà été vue par un million de personnes ailleurs dans le monde. L’exposition promet de « déboulonner les mythes » et de « rétablir la vérité » sur cet ancien peuple du Nord.

Le Duché de Bicolline attire des milliers d’adeptes de jeux de rôle grandeur nature et d’immersion médiévale fantastique près de Shawinigan. Mme Bellamy-Dagneau elle-même participe à des reconstitutions costumées en Islande.

La télévision n’est pas en reste avec pas moins de deux séries récentes sur ce monde englouti. La quatrième saison de la coproduction canado-irlandaise Vikings débute à la chaîne History à la mi-février. On y verra deux épisodes tournés par le réalisateur québécois Podz.

Netflix vient de commencer le relais en Amérique de The Last Kingdom, production de la BBC sur le royaume du Wessex, dernier à résister aux invasions vikings au IXe siècle. La production est adaptée du livre The Saxon Stories de Bernard Cromwell, qui a vendu des millions de romans sur le roi Arthur, la quête du Graal et d’autres histoires des temps réputés enténébrés.

Faut-il vraiment rappeler que Game of Thrones (Le trône de fer) est une des séries télévisées les plus suivies dans le monde actuellement ? L’histoire se déroule sur des mers et des continents fictifs, menacés par une grande glaciation, un univers qui évoque beaucoup le haut Moyen âge. Tout comme la ixième adaptation filmée de Macbeth se déroule dans une Écosse bien rustique du tournant de l’autre millénaire.

Portrait de l’Autre

Pourquoi ce monde attire-t-il tant ? « J’observe bien un grand intérêt pour le Moyen Âge et les Vikings actuellement, mais je serais bien embêté de lui trouver une cause unique », répond Philippe Genequand, professeur au département d’histoire de l’UdeM, spécialiste du Moyen Âge et chargé d’enseignement sur les mondes nordiques médiévaux. « La médiatisation de la fantasy joue un rôle, c’est évident. La trilogie cinématographique tirée du Seigneur des anneaux à partir de 2001 a participé à l’intérêt général pour cette période. En tout cas, ça fait rêver mes étudiants, qui ont envie d’en savoir plus. Ils sont bien conscients qu’il s’agit de fictions, mais l’envie initiale pour les sciences médiévales vient de là. »

M. Genequand enseigne à l’UdeM depuis cinq ans et ses cours sont « bien achalandés », ce, même si le Moyen Âge européen n’a aucun ancrage dans l’histoire du continent. « Mes collègues médiévistes ailleurs font le même constat. »

Pour lui, une part de l’explication vient à l’évidence de l’avantage de se pencher sur une période lointaine pour finalement mieux réfléchir sur la nôtre. « On évite alors les procès d’intention, note-t-il. Le décalage dans le temps permet de libérer la pensée de toute contingence contemporaine. Si on réfléchit à l’interaction des premiers Vikings qui s’installent en Irlande avec les Irlandais, à la toute fin du VIIIe siècle, personne ne peut nous suspecter de but politique. Par contre, cette réflexion permet de mieux réfléchir à des problèmes politiques, y compris les nôtres en rapport à l’Autre. »

Sa collègue Piroska Nagy, professeure d’histoire du Moyen Âge de l’UQAM, en rajoute en parlant d’un ailleurs radical. « Selon moi, pour l’imaginaire contemporain, le Moyen Âge est au temps ce que l’Inde est à l’espace : un ailleurs radical, à la fois doré et noir, le lieu de tous les rêves et cauchemars, avec les chevaliers, les belles demoiselles, les châteaux, les festins, mais aussi les hérésies, les tortures et les guerres, l’inquisition, les famines, sans parler des émotions des elfes, des miracles, etc. », écrit-elle au Devoir.

Elle ajoute que ce monde, avec ses bons et ses méchants, sert à projeter « toutes sortes de fantasmes », comme celui de résider près de la nature, ou de vivre dans un univers à la frontière du christianisme et du paganisme, un monde austère où l’héroïsme le dispute à un sens épique de la condition humaine faite d’honneur, de vengeance et de destin.

Seulement, pour son monde savant, ce temps s’avère la source de notre temps plutôt que sa version inversée et fantasmée. Elle vient de le démontrer avec son plus récent livre sur les sources des émotions (Sensible Moyen âge, Seuil, avec Damien Boquet). « Pour l’histoire et l’historien de l’Europe, le Moyen Âge est d’abord (ou a longtemps surtout été) le temps des origines : celles de l’Église, de la royauté et des États-nations, de “nos” villages et paysages, mais aussi des universités », résume-t-elle.

Le professeur Genequand n’en pense pas moins. « L’établissement dans lequel je me trouve, mon université, est une création médiévale, totalement inconnue dans l’Antiquité. Ces mille ans de ténèbres dénigrés par les gens de la Renaissance camouflent en fait beaucoup d’éléments à travers lesquels nous pensons encore le monde, des éléments modifiés par les temps modernes, évidemment. »

Une scène tirée de la série télévisée «Vikings».

Photo: History

Pour l’imaginaire contemporain, le Moyen Âge est au temps ce que l’Inde est à l’espace: un ailleurs radical, à la fois doré et noir, le lieu de tous les rêves et cauchemars, avec les chevaliers, les belles demoiselles, les châteaux, les festins, mais aussi les hérésies, les tortures et les guerres, l’inquisition, les famines, sans parler des émotions des elfes, des miracles, etc.