Un si doux poison

Un dessin original du documentaire «La vérité sur le sucre» montrant la toute-puissance de l’industrie du sucre.
Photo: Canal D Un dessin original du documentaire «La vérité sur le sucre» montrant la toute-puissance de l’industrie du sucre.

En 2014, la réalisatrice américaine Stephanie Soechtig (Tapped) sonnait l’alarme sur la santé des Américains à l’aide de son documentaire-choc, dans lequel elle dénonçait les mensonges de l’industrie agroalimentaire à propos du sucre. Narré par la journaliste Katie Couric, ayant parmi ses nombreux intervenants Oprah Winfrey et Bill Clinton, Ras-le-bol (Fed Up) démontrait comment le sucre, omniprésent dans la nourriture transformée depuis 40 ans, était devenu la principale cause de l’obésité, du diabète de type 2 et des maladies cardiovasculaires chez les jeunes Américains. À la fin du film, on invitait les gens à prendre part à l’action afin de stopper ce fléau se répandant à travers le monde.

Eh bien, à sa manière, la cinéaste canadienne Michèle Hozer (Genius Within : The Inner Life of Glenn Gould) a répondu à l’appel en signant un documentaire aussi percutant. Ponctué d’extraits d’archives où les bonzes du lobby du sucre affirment sans sourciller que ce produit addictif n’est pas du tout nocif pour la santé, de pubs vantant les mérites de ce doux poison et de statistiques effrayantes sur les ravages qu’il entraîne, La vérité sur le sucre (Sugar Coated) coupe littéralement l’appétit. Mieux encore, il donne envie de s’enrôler dans une quelconque brigade antisucre afin de chasser hors du pays tous les fabricants de ce produit qui se cache sous l’une de ses 56 appellations (fructose, maltose, agave, miel, sucre de canne, etc.) dans les listes d’ingrédients.

Carburant toxique

Vous voulez quelques chiffres ? « Depuis 30 ans, le taux d’obésité a doublé. Aujourd’hui, 600 millions d’individus sont obèses », rappelle le documentaire de Michèle Hozer. « Le taux de diabète a triplé, touchant 347 millions des habitants de la planète », ajoute-t-on. « Dans le monde entier, la consommation de sucre a augmenté de 46 % au cours des 30 dernières années », est-il avancé. Alors que s’affichent ces chiffres effarants défilent d’idylliques images de chocolats fondants et de magasins de bonbons aux couleurs éclatantes sur une reprise jazzée de La danse de fée Dragée de Casse-noisettes.

Récompense, réconfort, démonstration d’amour ou d’affection, source d’énergie, le sucre fait partie intégrante de nos vies depuis notre tendre enfance. Et comme le démontre si bien la dentiste Cristin Kears, ce n’est pas d’hier que l’Association du sucre véhicule des mensonges à propos de ce produit toxique pour la santé. Alarmée de découvrir une carie sur chaque dent de ses patients, Cristin Kears s’est livrée à quelques recherches, lesquelles l’ont menée sur la piste de la Great Western Sugar, usine ayant fermé ses portes à la fin des années 1970.

C’est à la bibliothèque de Denver que la Great Western Sugar a donné ses dossiers que Kears a pu consulter sans problème. Parmi ces dossiers, elle y a découvert des procès-verbaux de l’Association du sucre, sa stratégie de relations publiques ainsi que des rapports, dont celui de son président qui affirmait en 1976 qu’« aucune preuve scientifique confirmée n’associe le sucre à des maladies mortelles ». À travers la quête de cette dentiste, aujourd’hui chercheuse-boursière postdoctorale à la UCLA afin de démontrer que les tactiques de l’industrie du sucre sont les mêmes que celles de l’industrie du tabac, se dresse un pan sombre de la petite histoire de l’alimentation.

Si cette part historique s’avère des plus intéressantes, on ne peut s’empêcher d’éprouver un sentiment de déjà-vu. Le hic ? La plupart des images défilant dans La vérité sur le sucre sont en grande partie les mêmes que dans Ras-le-bol. Pis encore, s’y retrouvent quelques-uns des plus éminents spécialistes vus chez Soechtig, dont l’auteur de Pourquoi on grossit (Why We Get Fat), Gary Taubes, et le docteur Robert Lustig, endocrinologue pédiatrique, qui y répètent sensiblement les mêmes propos. Quiconque ayant vu Ras-le-bol n’apprendra donc pas grand-chose de nouveau.

Tout au plus pourra-t-il être reconnaissant qu’Hozer n’ait pas appuyé ses propos à l’aide de témoignages larmoyants de jeunes luttant vainement contre l’obésité, comme l’avait fait Soechtig. Plus encore qu’elle ait su démontrer que le problème allait bien au-delà de l’Amérique par un segment tourné au Japon, où une loi radicale, jugée paternaliste par Craig Wilcox qui s’intéresse aux centenaires d’Okinawa, a été adoptée pour contrer les maladies métaboliques. Alors pourquoi voir La vérité sur le sucre ? Parce que le message qu’il véhicule est trop important et qu’un simple rappel ne fait jamais de tort.

Canal D, dimanche à 22 h

La vérité sur le sucre