Les pays d’en bas

Le nouveau Séraphin des «Pays d’en haut», la nouvelle série la plus attendue de l’hiver.
Photo: ICI Radio-Canada Télé Le nouveau Séraphin des «Pays d’en haut», la nouvelle série la plus attendue de l’hiver.

Il n’y a rien comme la télé pour critiquer la télé. Marc Labrèche l’a prouvé pendant des années en décapant son milieu plus férocement que n’importe quel critique de télévision. Le Bye Bye 2015 l’a confirmé avec son numéro d’ouverture (Je recycle parc) se moquant de la pléthore de dinosaures revenant hanter les écrans, petits et grands.

La version 3D de La guerre des tuques s’est hissée au sommet des films les plus populaires de l’année au Québec. À la télé, 2015 a vu le retour du Popa de La petite vie, sans oublier la réapparition sur scène de RBO, « un des signes de l’Apocalypse », comme le notait férocement le Bye Bye.

La télé nostalgique se poursuit en 2016. ICI Radio-Canada Télé a servi vendredi soir le Timé Show. La semaine rétro a commencé lundi soir avec la diffusion par la télé d’État de la nouvelle version des histoires de Séraphin, Donalda et toute la bande des colons rassemblés autour des Pays d’en haut. Le même soir, TVA proposait plutôt le retour de Piment fort, usine à vacheries de triste mémoire.

Bref, d’étranges impressions postapocalyptiques taraudent déjà une petite partie de la planète en cette rentrée télé 2016 sous le signe de la nostalgie.

« J’ai toujours des hésitations à parler de nostalgie », commente le professeur Pierre Barrette, de l’UQAM, rare savant québécois de la télévision interviewé avant le lancement de la saison hivernale. « Mais là, oui, il y a une part nostalgique. Aux États-Unis, on a vu le retour d’Hawaï 5-0, l’univers de Mad Men, etc. Personnellement, je lie cette tendance à un phénomène générationnel. J’ai l’impression que pour la première fois, les gens qui déterminent les tendances en faisant ou en regardant la télé, cette génération des 25-45 ans, ont des souvenirs télévisuels. Ce n’était pas le cas pour leurs parents. »

La conquête du Nord

Ce n’est qu’un élément explicatif. Pour le professeur, la crise explique plus les choix en apparence rétrogrades. Les télés généralistes ont beaucoup de difficultés, la pub recule, Internet vole des parts de marché. Il faut donc se rabattre sur des valeurs sûres.

Il parle aussi d’un « conformisme provisoire », la coûteuse télé nécessitant des masses et du volume pour faire ses frais. « Il faut des recettes pour s’assurer a priori d’un certain public. Le réseau américain HBO doit proposer des choses risquées à ses abonnés cinéphiles qui n’en demandent pas moins. Les télés généralistes, elles, doivent ratisser plus large. Il leur faut des émissions rassembleuses dans lesquelles les gens se reconnaissent. La nouveauté a toujours sa part de risque. Avec un fonds de commerce, on s’assure d’un minimum. »

Cela dit, il ne faut pas tout mélanger non plus. Pierre Barrette a vu les deux premiers épisodes des Pays d’en haut et il en parlera positivement à ICI Radio-Canada Première dimanche matin.

« Au départ, j’étais radicalement contre l’entreprise de recyclage à l’extrême. En fait, la série s’écarte des sources et le modèle d’énonciation ce n’est pas le roman ou la première série télé, c’est plutôt la série contemporaine. On en a fait une sorte de Dead Wood à la québécoise. La colonisation, c’est notre western local, sauf que la frontière est au nord plutôt qu’à l’ouest. »


Le risque payant

En télé, la rentrée, surtout l’hivernale, devient aussi une prolongation. Deux grands succès de 2015 reprennent en 2016. Et les audacieux sont récompensés. On répète : la nouveauté s’avère très risquée, mais le risque peut aussi être très payant.

Du côté de la dramatique, Unité 9 a recommencé mardi. « Je suis assez fasciné par le succès d’Unité 9, poursuit le professeur Barrette. C’est spectaculaire. Avant, parmi les dix émissions les plus populaires on avait souvent des téléréalités, un ou deux matchs de hockey et des fois une télésérie. Là, on se retrouve avec de plus en plus de séries. Unité 9 fait des pointes à 2,3 et 2,4 millions de téléspectateurs. C’est énorme pour du téléroman revu et corrigé qui ne propose pas un univers facile, mais un univers violent et radical. On est dans le pathos et le relationnel aussi, mais on est très, très loin des Belles histoires des pays d’en haut ou des Dames de coeur. »

Du côté de la comédie, le succès des Beaux malaises donne aussi l’indice que quelque chose de fond se produit. La série audacieuse aborde des thèmes difficiles, et pourtant là aussi la barre des deux millions de fidèles est constamment franchie. TVA a commencé mercredi la diffusion de la troisième saison.

« C’est un peu les nouveaux Bougon », dit cette fois le professeur en rappelant la collaboration de François Avard, créateur de cette série mythique de Radio-Canada, à l’écriture des Beaux malaises avec Martin Matte. « Ça va très loin, par exemple avec ce nouvel épisode sur la masturbation féminine. […] Avec ce nouvel exemple de la montée en force de la série, je ne prédis pas le déclin de la téléréalité, mais j’observe que ce genre surfe sur ces vieux succès. On nous rabâche encore Un souper presque parfait, Vol 921 ne décolle pas et on verra bien ce qui va se produire bientôt avec La voix 2016. »

Le télé-crochet débute dimanche. On s’en reparle au prochain bilan. Ou au prochain Bye Bye

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3 commentaires
  • Gilles Delisle - Abonné 16 janvier 2016 08 h 44

    Les pays d'en bas et autres ratés de nos télés

    Je commence à vieillir, et j'ai eu la chance de connaître de la bonne télé. Aujourd'hui, les jeunes générations assistent, ébahis, à de la télé "remâchée" au goût du jour, et même, pire encore, à des émissions que vous appellez, à juste tître. des "usines à vacherie", et il y en a beaucoup. Les Pays d'en bas, qu'on nous présente "westerniser", avec un curé Labelle qui tape sur la gueule et commande des shooters à l'hôtel comme un cowboy! Ils appellent cà une libre adaptation! J'espère que personne ne pensera à un "remake" du" Temps d'une Paix" qui demeure l'une des meilleures séries télé jamais produite, historique à souhait et avec les moeurs du début 20e siècle, magnifiquement écrite et interprétée. Cette série culte, pour toutes générations, n'est pas prête à être surpassée.

  • Serge Bouchard - Abonné 16 janvier 2016 14 h 08

    très loin

    « Ça va très loin, par exemple avec ce nouvel épisode sur la masturbation féminine. […] » Très loin ? Laissez-moi rire. Très loin quand on n'a plus rien à dire.

  • Anne-Marie Allaire - Abonnée 16 janvier 2016 18 h 34

    que de violence

    Que de violence. A croire que Tarantino a émigré chez-nous....Moi, qui vient du pays du Lièvre, je ne reconnait pas mon monde. Un curé qui boit et se bat comme un maudit, un indien qui boit et se bat comme un vrai cliché. Ou sont les historiens dans cette nouvelle quete de l'audiomat???