Ces cruelles histoires

Le curé Labelle et Donalda Laloge, incarnés par Antoine Bertrand et Sarah-Jeanne Labrosse.
Photo: ICI Radio-Canada Le curé Labelle et Donalda Laloge, incarnés par Antoine Bertrand et Sarah-Jeanne Labrosse.

« Les élections provinciales, ça se gagne à coups de poing ! » lance le curé Labelle (Antoine Bertrand) à Honoré Mercier (Jean Maheu). L’Histoire ne dit pas si le « roi du Nord » a réellement prononcé ces paroles, mais dans la nouvelle mouture des Pays d’en haut du scénariste Gilles Desjardins (Musée Éden, Mensonges) et du réalisateur Sylvain Archambault (Les Lavigueur, la vraie histoire, Mensonges), le brave curé ne mâche pas ses mots. À le voir assener des coups à ses rivaux politiques et s’envoyer quelques rasades de whisky derrière la soutane, il n’est pas certain qu’on lui donnerait le Bon Dieu sans confession.

Cette vision de l’un des pionniers de la conquête du Nord est l’une des nombreuses surprises que réserve cette télésérie aux spectateurs, qu’ils connaissent par coeur la folklorique série Les belles histoires des pays d’en haut (1956-1970) avec Jean-Pierre Masson ou qu’ils aient vibré devant la vision romantique de Séraphin : un homme et son péché (2002) de Charles Binamé avec Pierre Lebeau. À commencer par le personnage central de cette saga, qui s’annonce sombre, dense et violente, Séraphin Poudrier.

Triangle amoureux

Si Vincent Leclerc n’est pas le plus connu de l’imposante distribution de la série, où l’on devrait retrouver au fil des deux premières saisons les 75 personnages créés par l’écrivain Claude-Henri Grignon, l’acteur, qu’on a pu notamment voir dans Tout sur moi et dans Piché entre ciel et terre, ne passera pas inaperçu. Ne ressemblant en rien aux Hector Charland (le Séraphin du radio-roman et des deux films de Paul Gury Le Gouriadec de la fin des années 1940), Jean-Pierre Masson et Pierre Lebeau, Leclerc possède une silhouette élancée, une tête de héros romantique et une voix douce.

Plutôt que l’image de l’avare caressant son or caché dans son grenier, Desjardins et Archambault présentent Séraphin Poudrier comme un homme transi d’amour pour la belle Donalda Laloge (Sarah-Jeanne Labrosse), elle-même éprise du séduisant Alexis Labranche (Maxime Leflaguais). Si l’on éprouve d’abord de l’empathie pour l’amoureux éconduit, on prendra assurément plaisir à le détester alors qu’il se transformera peu à peu en sombre vilain au ton doucereux. Afin que le père Laloge (Julien Poulin) consente à lui donner la main de sa fille, Séraphin sera prêt à bien des bassesses, allant jusqu’à faire accuser Alexis de meurtre. Il n’y a pas à dire, ça joue dur dans Les pays d’en haut. Ce qui ne veut toutefois pas dire qu’on ne rigole pas un bon coup.

Faune pittoresque

À des lieues de l’image idyllique et bucolique du bon vieux temps du film de Binamé, Les pays d’en haut dépeint un monde sans pitié où sévit la misère noire. Un monde où les hommes risquent leur vie au chantier, où les mères doivent compter sur la charité chrétienne pour soigner leurs enfants, où les orphelins subviennent à leurs besoins.

Tant à la direction photo qu’à la direction artistique, rien n’a été négligé pour illustrer les conditions de vie difficiles des pionniers, les normes d’hygiène sommaires et les rigueurs du climat. D’un rythme tonique, les deux premiers des dix épisodes promettent de tenir les spectateurs en haleine alors que se multiplient les tractations politiques et les intrigues amoureuses. Il y aura du sang et des larmes dans cette relecture de l’oeuvre de Grignon.

Avec ses personnages colorés et ses répliques corsées, le tout ne manque certes pas de panache ni d’humour. Par endroits, certains protagonistes se révèlent si truculents, voire caricaturaux, et les mots qu’ils balancent si peu subtils que cette nouvelle mouture rappelle, volontairement ou non, le ton tragicomique de la série originale. En dehors de ces quelques moments où l’on bascule sans crier gare du drame de moeurs à la comédie burlesque, on sent la grande volonté des artisans d’avoir voulu séduire les nostalgiques de la série originale en la dépoussiérant non sans respect. Reste à savoir si les moins de 40 ans auront envie de rencontrer ces personnages ayant marqué au fer rouge l’imaginaire québécois.

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Les pays d’en haut

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