Le grand jeu de la vérité

Patrick (Vincent-Guillaume Otis) et Denis (François Létourneau) reviennent pour une deuxième saison de «Série noire».
Photo: Source Radio-Canada Patrick (Vincent-Guillaume Otis) et Denis (François Létourneau) reviennent pour une deuxième saison de «Série noire».

Voilà enfin la production québécoise la plus attendue cette saison par les mordus de téléséries de qualité. La deuxième et dernière mouture de Série noire commence sa vie utile (et payante) ce mercredi à 18 h, sur la plateforme ICI Tou.tv Extra de Radio-Canada. Tous les dix épisodes y arrivent d’un coup, à la mode netflixienne.

La dizaine sera présentée de manière traditionnelle, un épisode par semaine, à compter de janvier, pour les fans qui ne s’en seront pas gavés illico presto. À la blague, avant le visionnement des deux premiers épisodes, le directeur des relations publiques de RC a distribué à l’intention des patrons de presse des lettres d’excuses pour l’état comateux des journalistes qui auront « passé la nuit à découvrir ces dix épisodes en rafale ».

Franchement, il y a de quoi surregarder. L’oeuvre — et le mot à manipuler avec soin est choisi consciemment — l’oeuvre télévisuelle donc, comble les très hautes attentes avec cette seconde mouture.

La suite s’arrime sans détour aux premiers développements. Un résumé permet de s’y retrouver, en gros, mais il vaut mieux avoir vu la première saison pour apprécier pleinement la nouvelle.

Départ canon

On retrouve Patrick (Vincent-Guillaume Otis) et Denis (François Létourneau), deux amis scénaristes qui poursuivent la rédaction de leur série nulle et farfelue La loi de la justice en se laissant porter par la réalité qui va évidemment dépasser la fiction. Les délicieux personnages secondaires, essentiels à l’action, reviennent eux aussi, dont Marc Arcand (Marc Beaupré), Charlène (Anne-Élisabeth Bossé) et Judith (Edith Cochrane). Et ça commence fort, avec un attentat à la bombe qui va ouvrir une piste vers un complot aux ramifications politiques.

L’essentiel ne loge pas là, c’est-à-dire dans les détails de l’action ou les rebondissements du modus operandi. L’important, c’est que Série noire poursuit dans sa veine unique où se côtoient le drame et le drôle. « L’écriture est dramatique et les situations deviennent comiques », résume avec justesse la productrice Joanne Forgues de la maison Casablanca.

L’idée n’est pas de « faire raillerie de tout » comme le veut la tradition burlesque ou comique, mais bien d’introduire juste assez de décalage comique dans le registre réaliste pour constamment susciter le rire et le sourire. L’utilisation du très sérieux Bernard Derome comme narrateur amplifie encore l’interpénétation des genres.

Toutes les mécaniques du jeu et de la narration viennent stimuler ce décalage entre l’apparence du sérieux et l’énormité du propos, y compris les différents jeux de langage comme les effets corporels, les personnages à la limite de la caricature et les reprises parodiques. Les connaisseurs peuvent en plus s’amuser à retracer les citations et les références parsemées dans cette série. Une scène du second épisode s’inspire directement du film Carrrie au bal du diable (1974) de Brian de Palma.

Déconstruire les codes

La production télévisuelle ne cesse d’éblouir et de réjouir par sa multiplication et sa maîtrise de l’autoréférentialité médiatique. Les mises en abymes abondent. Les citations télévisuelles, cinématographiques et littéraires se multiplient à l’infini. Les formes instituées du cinéma et de la télé semblent constamment évoquées et réorganisées. Bref, cette série sur une série ne cesse de déconstruire les codes au plus grand plaisir des téléspectateurs capables d’apprécier le tour de force.

Série Noire ne ressemble ainsi à rien de connu, ici comme ailleurs. Cette télé comique et intelligente pratique l’art difficile de l’énonciation complice. Elle enchaîne les clins d’oeil au public en sachant qu’il sait. Elle lui rappelle constamment qu’il est en train de regarder une fiction sur la fiction. Surtout, surtout, elle se moque de tout gentiment et elle amuse intelligemment. Que peut-on demander et recommander de plus ?