La bataille des écrans

Francis Leclerc, ici sur le plateau des «Beaux malaises» avec Martin Matte, travaille autant au cinéma qu’à la télévision.
Photo: Encore Télévision Francis Leclerc, ici sur le plateau des «Beaux malaises» avec Martin Matte, travaille autant au cinéma qu’à la télévision.

En dévoilant sa nouvelle série Marche à l’ombre (Super Écran) devant les artistes, les artisans et les journalistes, il y a deux semaines, le réalisateur Francis Leclerc a sorti une mailloche et a donné un grand coup dans la boîte à images.

« Je suis d’autant plus content de montrer ce travail, a-t-il dit, que pour moi, la télé est maintenant souvent plus intéressante que le cinéma. »

Et boum ! En plein dans le tabou.

Ce genre de propos cinglants ne s’entend pas beaucoup par ici. Surtout pas de la part d’un surdoué des deux écrans.

Ailleurs, par contre, le débat s’amplifie depuis quelque temps. Aux États-Unis comme en Europe, le cinéma a presque toujours été considéré comme la forme noble des images en mouvement, la télé incarnant sa version abâtardie, pour ne pas dire triviale et médiocre. Des réseaux spécialisés (HBO, AMC…) et des séries comme The Wire ou Breaking Bad mis dans la balance contre d’innombrables niaiseries des salles obscures font maintenant renverser les évaluations.

À la mi-septembre, le comédien-producteur Robert Redford, vedette hollywoodienne mythique, fondateur du Festival Sundance, consacré au cinéma indépendant, a répété à peu près la même critique féroce dans une entrevue au Monde. « La télévision a pris le dessus sur le cinéma, a-t-il tranché. Beaucoup de talent a migré du cinéma vers la télévision. Les scénaristes, les réalisateurs, les producteurs. »

 

Sans regret

Francis Leclerc est du lot. Il incarne ici cette oscillation d’un écran à l’autre. Il s’est fait la manivelle avec les vidéoclips et les publicités, puis il a réalisé des films remarqués (Mémoires affectives en 2004, Un été sans point ni coup sûr en 2008) avant de se tourner vers la télé de qualité. Il a signé Apparences sur un scénario du dramaturge Serge Boucher et la deuxième saison des Rescapés, la même année, en 2012. Il ne regrette rien.

« Cette réflexion sur le cinéma et la télé je me la fais depuis quelques années, dit-il au Devoir. Quand on m’a approché pour Apparences et Les rescapés, j’étais essoufflé de faire des demandes de subvention et d’attendre quatre ou cinq ans pour tourner un film. Je me suis dit que je devais arrêter de chialer contre la télé. Je me suis dit que, de la télé, il y en a de la mauvaise et il y en a de la bonne grâce à des gars comme Alain Desrochers [Musée Eden] ou Podz [19-2], des gars qui ont fait des films, alors pourquoi pas moi ? J’en ai fait et j’ai adoré ça. Oui, ça va plus vite. Oui, il y a moins d’argent, mais on a quand même des moyens. Bref, j’ai tripé et je me rends compte que j’ai plus de liberté là par rapport au contenu. »

Ah bon ? Et de quelle manière ? « Je travaille souvent avec des auteurs passionnants, répond-il. Apparences, c’est un des meilleurs textes que j’ai lus dans ma vie, un scénario qui battait de loin mes propres écrits pour les longs métrages. En plus, je peux retravailler les scénarios avec les auteurs et j’ai carte blanche comme réalisateur. Je peux même choisir mon équipe de création. Pour Marche à l’ombre, le producteur m’a dit que je pouvais travailler le sujet comme je le voulais en me demandant de flyer le plus possible avec les autres créateurs. »

Il revient avec un contre-exemple cinématographique. Francis Leclerc travaille avec le conteur Fred Pellerin à l’adaptation du roman d’apprentissage Pieds nus dans l’aube de son célébrissime père Félix. Le duo vient de déposer sa deuxième proposition auprès des organismes subventionnaires, et le projet pourrait aboutir sur un plateau l’été prochain.

« Je ne m’ennuie pas de cette démarche ardue, dit-il. C’est long, faire accepter un film. On nous pose des questions sur chaque paragraphe, chaque scène. Tout est remis en question. »

À la télé par contre, les réalisateurs se greffent aux projets en aval des démarches déjà bien enclenchées et assurées d’aboutir. « Quand on m’approche pour Apparences, c’est qu’Apparences se fait », résume M. Leclerc.

Les grands nombres

 

Ce cinéaste a le don de bien se placer et n’a pas moins de mérite pour autant. L’entrevue téléphonique se tient entre deux plateaux, de Saint-Bruno, dans la belle maison des Beaux malaises, où se tourne la troisième saison de la comédie de Martin Matte. Une autre série de très haute tenue, cette qualité stimulant aussi l’attrait de la télé pour les créateurs : la télé est meilleure parce que la télé attire les meilleurs.

Francis Leclerc en rajoute en soulignant que la qualité et la quantité ne sont pas incompatibles. « Les beaux malaises attirent deux millions de téléspectateurs par semaine, dit-il. Ça me fait apprécier encore plus résultat. Ce que je fais est vu. »

Un été sans point ni coup sûr a tenu l’affiche quelques semaines en 2008 et attiré un peu plus de 113 000 personnes en salle. « C’est respectable. C’est quatre ou cinq Centre Bell. Mais ça n’a rien à voir avec les rendements des séries qui marchent. Quand je suis au guichet automatique et que, dans la file, j’entends des jokes de l’épisode des Beaux malaises de la veille, je suis fier du rayonnement. Je suis content de toucher les gens. J’ai du plaisir à raconter de belles histoires et à être entendu. »

Dans cet examen des mérites comparés des écrans, le réalisateur n’appuie pas trop sur le long format de la télé, alors que des collègues célèbrent la possibilité de déployer une histoire sur des dizaines et des dizaines d’heures. The Sopranos remplit 86 épisodes, The Good Wife, 135.

« Certaines devraient s’arrêter,dit Francis Leclerc, sans juger ces exemples précis. Je suis partisan de trois saisons, maximum. Mais peut-être qu’un jour, j’en ferais plus, alors je ne juge pas davantage. »

Sa franchise passe la pommade sur un milieu habitué aux flagorneries. Francis Leclerc commente tout aussi honnêtement l’observation imparable que la bonne télé (comme la sienne) ne doit pas non plus faire oublier la mauvaise. Pour ces Beaux malaises, combien d’Auberge du chien noir, de Mémoires vives et d’autres productions ringardes et périmées ?

« Je pitonne, je pitonne et, souvent, je me ramasse au canal des sports,dit le réalisateur, sans commenter ces exemples précis de fiction. Je ne suis pas le public cible pour les émissions journalières, mais il y a un public pour ça. Il y a de la télé qu’on regarde comme on écoute de la musique, en bruit de fond, pendant qu’on cuisine. Moi, les séries que je fais, j’essaie qu’elles soient assez captivantes pour qu’on ne pense pas à faire de la cuisine en même temps qu’on les regarde. Et j’espère évidemment que l’argent va continuer à aller vers des séries de qualité. »

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