La grande évasion

Le pivot de l’histoire, Rachel Marchand (excellente Laurence Lebœuf), voit sa vie personnelle et professionnelle s’effondrer quand un de ses « protégés » se suicide après qu’elle l’eut fait arrêter pour une peccadille.
Photo: Super Écran Le pivot de l’histoire, Rachel Marchand (excellente Laurence Lebœuf), voit sa vie personnelle et professionnelle s’effondrer quand un de ses « protégés » se suicide après qu’elle l’eut fait arrêter pour une peccadille.

Audrey, ex-militaire devenue agente correctionnelle, interviewe Pierre, détenu en libération conditionnelle. Son patron l’accompagne. Ce cas est un cas. Elle demande à Pierre si sa blonde a fourni l’urine pour le dernier test antidopage, un ex-détenu devant être « clean ». Pierre, surpris et offusqué, jure que non. « Alors, je peux t’annoncer que tu es enceinte », lui dit Audrey. Ce à quoi le boute-en-train réplique qu’être « enceinte, ce n’est pas un bris de condition [sic] ».

Pierre est arrêté dans les secondes qui suivent et retourné « en dedans ». On ne badine pas avec l’humour…

La scène surgit au deuxième épisode de Marche à l’ombre, première série dramatique de Super Écran. La diffusion débute lundi. Et il était temps.

C’est-à-dire qu’il était temps que la chaîne spécialisée dans la diffusion d’une télé de qualité se mette à en produire. Ici, ce qu’on qualifie de nouvel âge d’or de la télévision est porté par les bonnes vieilles chaînes généralistes, et au premier chef par Radio-Canada et TVA. Aux États-Unis, la petite révolution passe depuis des années par les réseaux marginaux, comme AMC et surtout HBO, considérée comme la meilleure chaîne de fiction du monde.

Il était temps et, franchement, cela commence bien. Le premier essai remplit la commande généralement admise, soit de divertir intelligemment avec une histoire originale, bien écrite et bien tournée. En plus, une deuxième saison est déjà en développement.

Ce milieu « dramatogène » n’a pourtant jamais exploré, sauf erreur, par la télé. Les histoires de police, de médecin, d’avocat ou de journaliste, on n’en peut presque plus. Alors, voilà une fiction sur les criminologues pour faire changement.

Un zoo, la nuit et le jour

Le scénariste Ian Lauzon a eu l’idée de cette série avec la productrice Josée Desrosiers d’Avenue Productions. Il l’a coscénarisée avec Ludovic Huot.

« C’est un projet très personnel, dit M. Lauzon, qui a notamment coécrit le film De père en flic (2009). Je suis fils de psychoéducateur. Moi-même, j’ai travaillé dans le communautaire et la rééducation. Pour Josée, c’est encore plus évident, parce qu’elle a été agente de libération conditionnelle pendant sept ans au moins. Elle dit qu’elle en avait assez de travailler avec du monde qui mentait tout le temps. »

Son expérience a beaucoup alimenté le scénario en anecdotes. D’ailleurs, celle du test d’urine est tirée d’une des expériences vécues de l’ex-agente devenue productrice.

L’imagination fait le reste. La série suit quatre agents qui surveillent, accompagnent, soutiennent et punissent les détenus en transition au Centre Phoenix. Des images de ville à profusion rappellent que nous sommes à Montréal, un zoo, de jour comme de nuit.

Le pivot de l’histoire, Rachel Marchand (excellente Laurence Leboeuf), voit sa vie personnelle et professionnelle s’effondrer quand un de ses « protégés » se suicide après qu’elle l’eut fait arrêter pour une peccadille. Marche à l’ombre suit en fait le retour au poste de Rachel 14 mois après qu’elle eut perdu les pédales. Elle y retrouve sa meilleure amie et collègue Tania (Ève Duranceau), Tom (Éric Robidoux) et Audrey (Catherine Brunet). Les hauts et les bas, surtout les bas, des vies familiales complètent le portrait de groupe avec similimatons.

Politique et extrême

Les ramifications politiques et éthiques ne manquent évidemment pas. Et la fiction tend un miroir déformant à la réalité, encore une fois.

Le dilemme le plus évident oppose la réinsertion à la répression, deux options on ne peut plus d’actualité dans la société canadienne. Audrey le dit clairement pendant une beuverie. Elle se considère comme une extension des services correctifs, elle ne souffre pas du « complexe du sauveur » qui affecterait ses collègues. Pour elle, à la longue, certains criminels deviennent irrécupérables. Rachel incarne l’autre bout du spectre : elle croit à la deuxième chance, à la rééducation sociale, à la réinsertion des brebis égarées dans le troupeau.

La série développe aussi une riche opposition entre les ex-détenus toujours condamnés aux interdits et leurs agents constamment en quête de sensations fortes. La sexualité « musclée » d’Audrey et de son chum policier concentre ce jeu aux limites du gouffre.

« On vit dans un univers où on s’encourage à l’excès, dit le scénariste Lauzon. Il y a toujours plus de dépression parce qu’il y a toujours plus de pression à performer, même dans les extrêmes du plaisir. Rachel vit sa liberté jusqu’au vertige et, en même temps, elle encadre des criminels. On a donc des gardiennes qui s’éclatent le soir pour se donner l’impression de vivre et des prisonniers qui doivent rentrer au refuge à 9 h le soir sans avoir bu ni consommé de drogue… »

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Marche à l’ombre

Super Écran, les lundis dès le 12 octobre à 21 h