L’école des «fans»

«Ce soir tout est permis», une émission animée par Éric Salvail, requiert les services de Public Cible.
Photo: VTélé «Ce soir tout est permis», une émission animée par Éric Salvail, requiert les services de Public Cible.

La Poune aimait son public et son public l’aimait. Lise Dion, une de ses héritières zygomatiques, a poussé l’incarnation du raisonnement circulaire jusqu’à un nouvel extrême l’an dernier. L’humoriste a accepté que l’émission En mode Salvail (V) entreprenne en direct des démarches auprès du public pour lui trouver un amoureux.

Chaque soir, pendant une semaine, Mme Dion, assise dans la salle avec les spectateurs, présentait une capsule tournée avec un prétendant « ordinaire ». Elle a finalement jeté son dévolu sur Roch, adepte du véhicule tout-terrain. Les tourtereaux se sont revus pour un souper aux chandelles, mais ça n’a pas cliqué. Tant pis, mais l’idée était aussi bonne qu’audacieuse.

Cette année encore, En mode Salvail rameute du monde à son studio et l’interaction s’avère profitable pour tous, à tous coups, des deux bords de l’écran. Il faut dire que l’animateur Éric Salvail sait jouer de son public comme un virtuose de son instrument. Lui-même a commencé sa fulgurante carrière comme animateur de foule dans les studios.

Seulement, pour enregistrer devant du vrai monde, il faut d’abord en rassembler. En général (mais pas dans le cas particulier d’En Mode Salvail), c’est là qu’intervient la compagnie Public Cible, spécialisée dans le « paquetage » de salle.

« Le public nourrit les animateurs et les invités par sa seule présence, explique Caroline Tremblay, fondatrice et présidente de la compagnie qui recrute des auditoires pour un tas d’émissions au Québec. Les gens enrichissent l’ambiance. Ils rendent la télé encore plus attrayante, encore plus vraie. »


La fureur

Tout ça a commencé par hasard pour elle, en 1998. La fureur allait commencer sa vie très utile au Québec et les producteurs tenaient à reproduire le modèle français de l’enregistrement devant public, mais pas n’importe lequel, une foule jeune, jolie et dynamique.

Mme Tremblay avait 19 ans et elle travaillait au bar Groove Society sur la rue Amherst pour payer ses études. « L’émission m’a approchée pour que j’en parle à certains clients et j’ai plutôt proposé de recruter tous les participants en me promenant dans certains autres bars. Ça a très bien marché. Disons que La fureur se démarquait avec son public différent de celui des Démons du midi. »

Très vite, le producteur lui a demandé de remplir le grand Studio 42 de Radio-Canada à Montréal, soit 700 personnes à trouver par semaine. « Internet existait, mais personne ne l’utilisait pour communiquer. Tout se faisait par téléphone. L’animatrice Véronique Cloutier donnait le numéro en ondes et la boîte vocale se remplissait très vite. »

Caroline Tremblay est maintenant presque deux fois plus âgée, elle est nouvelle maman d’une petite fille et sa compagnie fondée en 2005 domine son secteur de manière quasi monopolistique. Elle emploie trois personnes à plein-temps et quatre contractuels, des hôtesses qui accueillent le public.

La liste des productions qu’elle dessert englobe tout ce qui compte, ou presque, depuis des années, C’est juste de la TV, Peut contenir des RachidOn connaît la chanson, Un air de famille, La liste ou En direct de l’univers. Cet automne seulement, elle s’occupe du booking d’une quinzaine d’émissions, mais pas de Tout le monde en parle, qui se débrouille seule.

« Il y a deux volets dans ce métier, dit la pionnière. Le volet de la gestion des demandes va tout seul quand l’émission est très populaire comme Tout le monde en parle. Le volet du recrutement est moins évident. Surtout quand une émission marche moins bien ou qu’elle est enregistrée à une heure compliquée. »

 

La furie

Bazzo.tv (TQ) change d’enrobage cette saison en évacuant le public. A contrario, pour les émissions musicales comme la nouvelle Stéréo pop (RC), les partisans se bousculent aux portillons. Ibidem pour En direct de l’univers de France Beaudoin, qui ne reçoit pas plus qu’une centaine d’adeptes à la fois.

« Je pourrais en prendre mille par semaine, facilement, dit la pro. Toutes les conditions en font une production très agréable : l’heure d’enregistrement, les prestations musicales, l’animatrice sympathique. C’est important, ça aussi. Véronique Cloutier, par exemple, signe des autographes pendant deux heures après son travail en studio. »

La popularité a plusieurs revers. Public Cible distribue toujours un peu plus de billets pour s’assurer de remplir les studios. L’overbooking d’une centaine de personnes a quasiment créé une émeute un soir à La fureur. « C’était la furie à La fureur, dit la présidente. On avait fait la une du Journal de Montréal. »

Dans les deux cas, que le public se pointe tout seul ou pas, les réseaux sociaux facilitent la tâche, évitent en plus de devoir harponner des clients potentiels en pleine rue, in extremis, ce qui se fait aussi. Publiccible.com a même conçu un logiciel de réservation en ligne. Une infolettre distribuée toutes les deux semaines renseigne les maniaques. Cette mécanique a par exemple servi à remplir dix studios des Enfants de la télé avant même que l’émission soit en ondes.

« Nous avons nos habitués, vingt ou trente personnes qui veulent assister à tous les enregistrements. Ils s’ennuient, ou ils sont en arrêt de travail, ou retraités. On doit parfois les limiter. »

Les vedettes attirent très facilement le monde, surtout pour les partys comme ceux de Sur invitation seulement (TVA), nouvelle émission de Stéphane Rousseau. Les débats sociopolitiques moins. D’où l’importance de prendre soin des visiteurs avec des petits cadeaux et un indispensable animateur de foule, avec le bagout d’Éric Salvail ou de Lise Dion, pour faire patienter le public qui aime les artistes et que les artistes aiment…

En plein dans le mille

Le best-of de la bookeuse Caroline Tremblay pour l’interaction entre le public et les vedettes en studio.

Ce soir tout est permis (V). « C’est la nouveauté qui se démarque. Éric Salvail comprend comment recruter et animer une foule, l’importance de les amuser. Les gens ont beaucoup de plaisir pendant l’enregistrement avec lui. »

En direct de l’univers (RC). « C’est une émission simple et en direct avec un feu roulant de prestations musicales. Pour le public, tout est agréable : c’est samedi soir, on se met beau et on va souper après l’enregistrement. »

Génial ! (TQ). « C’est mon coup de coeur avec une vocation éducative et familiale. On accepte cent personnes par émission et on pourrait facilement en prendre deux ou trois fois plus. »

Mme Lebrun (Super Écran). « C’est dans la pure tradition de la comédie de situation : on enregistre deux fois la scène et le public doit rire autant à la deuxième. C’est du travail pour le public. Benoît Brière et les autres comédiens savent contourner les problèmes et le résultat en studio est électrisant. »

«Made in USA»

À New York, les studios d’enregistrement servent en partie d’attraction touristique. Les services en ligne comme sur nycgo.com aident les visiteurs à dénicher des places d’avance ou le jour même pour des émissions comme Good Morning America (ABC).

À Los Angeles, les grands studios de NBC ou CBS gèrent leur propre système de traitement du public. Audience Unlimited distribue gratuitement les places pour de plus petits producteurs via son site tvtickets.com. La liste des émissions inclut 2 Broke Girls, Dr. Phil et Last Man Standing. Les groupes peuvent aussi utiliser la revente des billets dans le cadre d’une campagne de financement charitable, une excellente idée qui pourrait être utilisée ici.