Explorateur de l’ordinaire

Pour écrire cette pièce, Jean-Philippe Lehoux a passé un mois à… Normal, une petite ville totalement ordinaire de l’Illinois. Une destination « contournable » déterminée par un vote du public de La Licorne.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Pour écrire cette pièce, Jean-Philippe Lehoux a passé un mois à… Normal, une petite ville totalement ordinaire de l’Illinois. Une destination « contournable » déterminée par un vote du public de La Licorne.

Jean-Philippe Lehoux fait du théâtre touristique. Une niche assez unique, car la scène, contrairement au livre, accueille peu de récits autobiographiques de voyage. « Je trouve que tout est exacerbé lorsqu’on est loin de chez soi : tant nos moments de solitude et nos maladresses que nos belles rencontres semblent prendre une ampleur particulière, explique le créateur globe-trotteur. Le touriste va à la rencontre du monde avec très peu d’outils, comparativement au journaliste ou au documentariste. En général, il débarque à un endroit dont il ne connaît pas les codes. Et c’est là que ça peut devenir intéressant. »

S’il s’interrogeait sur l’industrie vacancière dans le savoureux Comment je suis devenue touriste, en 2012, sa nouvelle création, Normal, pose plutôt la question du périple dans un territoire sans attraction touristique : « Comment est-ce possible de construire le voyage quand il n’y a rien ? » Et voyager, n’est-ce pas finalement une attitude consistant à sortir de sa routine et qu’on peut donc faire à côté de chez soi ?

Pour écrire cette pièce, Jean-Philippe Lehoux a passé un mois à… Normal, une petite ville totalement ordinaire de l’Illinois. Une destination « contournable » déterminée par un vote du public de La Licorne. L’auteur y a d’abord connu l’ennui et l’angoisse. Jusqu’à ce qu’il se force à rencontrer des habitants, à rentrer dans leur quotidien. « J’ai pu vérifier ce que je pensais : le voyage passe vraiment par les rencontres. » Une tâche difficile pour celui qui se dit naturellement gêné. « Il n’existe pas de guide touristique pour entrer en contact avec les gens… »

Dans Normal, il raconte avec beaucoup d’humour autodérisoire les étapes de ce passage dans une ville où il n’avait aucune fonction. Et rien à faire. « Au début, je suis confronté à ma prétention initiale de raconter la vie des habitants de ce lieu banal. Comme quoi ces gens ont besoin de moi, auteur, pour extirper leurs histoires… Et finalement, je réalise que c’est plutôt moi qui ai besoin d’eux. Une envie presque obligatoire d’aller vers les gens, sinon je vais virer fou. Ce qui n’arrive pas quand on voyage, habituellement, parce qu’on est sollicité par une foule d’attractions. »

À l’heure de transposer ce voyage sur scène, le texte pose aussi la question de comment parler de l’ordinaire. Comment faire un moment théâtral d’une scène où il ne se passe rien, et raconter l’ennui du protagoniste sans assommer le public ? « Tout mon projet a quelque chose d’un “anticlimax”. Je trouve important d’aller là, justement parce qu’on est souvent dans le tape-à-l’oeil, qu’on cherche toujours à montrer l’exceptionnel. Suis-je capable de redonner leurs lettres de noblesse aux gens que j’ai rencontrés ? C’est un peu ça, le défi. » Et à une époque où l’on tend à tout immortaliser par la technologie, comme si chaque événement, chaque repas même était digne d’être documenté, Lehoux constate qu’il y a une chose « qu’on ne réussit pas à glorifier : les rencontres humaines très simples ».

 

Un conte vrai

Son récit, reconnaît-il, est pratiquement 100 % conforme à la réalité. Sinon qu’il y a construit un personnage « woodyallenesque » qui est une version un peu exagérée de lui-même. « J’ai de la misère à inventer, parce que je trouve que la moindre petite anecdote est toujours plus drôle ou authentique que ce que je pourrais imaginer. » C’est la narration théâtrale qui fait la différence.

Dans ce récit narré à deux, où la musique prend une place importante, l’auteur partage la scène avec la comédienne et DJ Sarah Laurendeau. « C’est comme si elle choisissait des “samples” de mon voyage, des choix musicaux comme des images. » Lehoux, qui aime créer un univers à partir de pas grand-chose, propose un voyage dans l’imaginaire, où l’on change de lieu très rapidement. « C’est du conte, au fond. »

Cette saison, un plus large public aura l’occasion de découvrir l’univers souvent drôle du comédien et dramaturge. Son show précédent, Napoléon voyage, tournera au Québec et a été repêché par le Théâtre du Rideau Vert, qui le présentera fin octobre. « C’est tout à leur honneur de prendre ce risque-là », dit l’auteur, ravi. Bien que le solo, un divertissement accessible, ne constitue pas un pari si audacieux. Mais cette diffusion le fera connaître de spectateurs qui n’auraient pas nécessairement mis les pieds à La Petite Licorne, où Jean-Philippe Lehoux crée depuis quelques années. Il y a des voyages symboliques qui consistent à ne franchir que quelques rues…

LE COURRIER DES ÉCRANS

Le meilleur et le pire des écrans, petits et grands, vus par nos journalistes cette semaine. Inscrivez-vous, c'est gratuit.


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront le 5 septembre 2019.

Normal

Du Théâtre Hors Taxes. Texte : Jean-Philippe Lehoux. Mise en scène : Philippe Lambert. Du 31 août au 25 septembre, à La Petite Licorne.