Chacun sa vérité sur l’adultère

«The Affair» explore le thème récurrent, banal et éculé de l’adultère avec une qualité de jeu et d’écriture qui force la dépendance.
Photo: Super Écran «The Affair» explore le thème récurrent, banal et éculé de l’adultère avec une qualité de jeu et d’écriture qui force la dépendance.

Tout le monde trompe tout le monde ou presque sur les petits écrans contemporains. Le blogue télé du Huffington Post américain résumait récemment le constat imparable qui vaut ici comme ailleurs : les téléséries sont de plus en plus salaces et les intrigues doivent donc constamment dénicher de nouvelles sources de titillement, y compris en multipliant les aventures extraconjugales des personnages.

Cette explication par les rouages de la fiction, pour ainsi dire « interne », bien que valable, ne doit pas faire oublier les causes externes, sociales. Encore une fois, notre télé ne fait-elle pas que tendre un miroir déformant à notre société ?

Comme l’a fait remarquer la chercheuse Renée Legris dans Le téléroman québécois, 1953-2008 (Septentrion), en ce début de XXIe siècle, « la relation amoureuse se réduit souvent à une relation sexuelle, les personnages, tant hommes que femmes, [étant]davantage des objets que des sujets amoureux. Il s’ensuit que l’un se sert de l’autre pour s’amuser ou se distraire, jouir et faire jouir, pour dominer ou parfois même être dominé, sans intention de mettre en place une relation durable de soi à l’autre ».

L’infidélité totale

À la limite de cette logique, une série au complet peut s’organiser autour de l’infidélité. C’est le cas de The Good Wife, mais aussi de Scandal. C’est le cas aussi de The Affair, au titre tout aussi éloquent.

La première saison de cette série a été diffusée sur Showtime en Amérique du Nord et sur Canal+ en France à l’automne dernier, et la suite débutera sur la chaîne câblée américaine qui l’a commandée en octobre prochain. Voici qu’elle aboutit enfin dans la programmation de Super Écran pour les téléspectateurs francophones d’ici.

La production explore donc le thème récurrent, banal, éculé, mais avec une qualité de jeu et d’écriture qui force la dépendance. Parfois, il suffit de revenir à la base du métier pour bien faire son ouvrage. C’était d’ailleurs déjà la leçon de la série israélienne BeTipul devenue ici En thérapie, sur l’histoire toute simple des confidences de patients dans le bureau d’un psychologue. Les mêmes deux producteurs de ce bijou pilotent The Affair.

L’adultère en question est commis par Noah Solloway (joué par Dominic West, l’inoubliable détective Jimmy McNulty de The Wire) et Alison Lockhart (Ruth Bailey, vue déjà dansLuther, sur ICI Radio-Canada Télévision).

Noah, avec sa femme et leurs quatre enfants, passe les vacances chez ses beaux-parents, à Montauk, au bout de Long Island. Son beau-père, riche et prétentieux, est un auteur à succès. Lui-même enseignant, Noah vient de publier son premier roman. Il espère profiter de l’été pour écrire le second. « Beaucoup de gens portent un roman, bien peu en ont deux », lui dit son beau-père.

Alison, de 15 ans sa cadette, travaille comme serveuse. Elle essaie de rapiécer sa vie en lambeaux après la noyade de son jeune enfant, deux années plus tôt. Son couple a résisté au drame. Son mari travaille au ranch familial, avec ses frères. Ils semblent tous mêlés à des histoires louches, alors que les pressions immobilières s’accentuent.

La genèse et le développement de leur aventure extraconjugale sont racontés en alternance, chacune des moitiés de l’heure servant à exposer le déroulement du point de vue de l’amant ou de la maîtresse, on pourrait aussi dire du masculin et du féminin. Chacun expose donc sa vérité, sa perception, tout en partageant une même détresse existentielle, une même lourdeur de vide à combler.

La technique narrative a souvent été exploitée en littérature, mais assez peu sur les écrans. Il y a évidemment des exceptions. Un épisode de Thirty Someting (1987-1991) se déroulait déjà de la même manière en racontant la soirée d’un couple vu du point de vue de la femme, puis de l’homme : elle l’avait vu fleureter avec la serveuse, il avait tout simplement rigolé avec une ancienne connaissance, etc.

Dans la nouvelle série, la bipolarité de la perspective s’enrichit avec le dédoublement de l’intrigue, une histoire policière étant elle aussi dévoilée lentement. La narration introduit des entrevues que l’on comprend menées par un détective ratoureux après la fin de la relation adultère. Une affaire en cache donc une autre pour le téléspectateur, qui prend un immense plaisir à découvrir l’une et l’autre lentement, sachant que tout s’embrouille lorsque chacun ment, surtout des amants.

Dominic West incarne le personnage à partir duquel on aborde le point de vue masculin de la relation extra-conjugale.

The Affair (V.F.)

Super Écran, les jeudis à 22 h