Une 40e saison de théâtre «citoyen»

Maxime Denommée, Denis Bernard, Sophie Cadieux, Guy Nadon et Emmanuel Schwartz au lancement de la saison du Théâtre de La Manufacture
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Maxime Denommée, Denis Bernard, Sophie Cadieux, Guy Nadon et Emmanuel Schwartz au lancement de la saison du Théâtre de La Manufacture

«Avoir 40 ans et être en santé, ça tient de l’exploit pour un théâtre », affirme Denis Bernard. Le directeur du Théâtre de La Manufacture, qui atteint cet âge vénérable cette année, lance un coup de chapeau à ses prédécesseurs. Cette pérennité « signifie que pendant tout ce temps, ils auront été très collés sur l’actualité théâtrale, à l’écoute des courants dramaturgiques. Pour moi, il est important de tout remettre en question constamment : c’est ainsi que la compagnie a duré. »

Et aussi grâce à un mandat artistique clairement défini, autour de ce que Bernard nomme un théâtre « citoyen » : une dramaturgie concrète qui traite d’enjeux sociaux contemporains et incite souvent les spectateurs à se positionner par rapport aux problèmes qu’elle soulève. D’où, selon le directeur, l’assiduité du public à La Licorne, cette petite institution dont La Manufacture assure la direction artistique, et qui a connu l’an dernier une « saison record : sur 40 000 billets émis, seuls 800 n’ont pas trouvé preneur ». Et le Théâtre augmente sa part d’abonnés, pas évident dans le contexte actuel.

Certes, la ligne artistique a bougé depuis la fondation. Elle s’est « définie plus précisément il y a une quinzaine d’années », en intégrant le répertoire de la Grande-Bretagne, ses dramaturges présentant « une parenté évidente » avec les nôtres. Dans la manière de raconter des histoires, et dans une représentation qui passe d’abord par le texte et les comédiens. Tout en restant fidèle à ce point de mire vers une dramaturgie au contenu fort, Denis Bernard, qui est en poste pour une septième saison, y a ajouté une préoccupation supplémentaire : un attrait pour « une théâtralité qui fait décoller » et un questionnement sur la représentation théâtrale.

Une saison dans la continuité

 

C’est tout ça que reflète la saison 2015-2016 de La Licorne, englobée sous le thème unificateur des « Territoires intimes ». Les deux productions de La Manufacture — qui reprend aussi son grand succès Tu te souviendras de moi — donneront le ton à la programmation. En janvier, le directeur montera lui-même Les événements, de l’Écossais David Greig, l’auteur de Midsummer, qu’il admire particulièrement. Dans cette oeuvre pour deux personnages et un choeur, inspirée par la tragédie norvégienne de 2011, il s’interroge sur ce qui pousse un homme à commettre une tuerie. Suivra Des arbres, une comédie noire à la « structure dramatique très intéressante », de l’Anglais Duncan Macmillan. Un couple (Sophie Cadieux et Maxime Dénommée) s’y interroge sur la pertinence d’enfanter aujourd’hui…

En codiffusion, Fredy, mis en scène par Marc Beaupré, traite aussi de violence dans la société. La compagnie documentaire Porte Parole revient sur la mort controversée du jeune Villanueva. « Annabel Soutar fait un travail phénoménal, elle laisse les faits parler d’eux-mêmes », commente Denis Bernard.

En 2015-2016, le théâtre de la rue Papineau se montre fidèle à des auteurs (Jean-Philippe Lehoux, avec Normal) et à des compagnies qui y sont « un peu à la maison ». LAB87 reprend ainsi Tribus et la poétique Les flâneurs célestes, d’abord présentée au Prospero. La Banquette arrière crée enfin Voiture américaine, une pièce de Catherine Léger lauréate du prix Gratien-Gélinas en… 2006. Le Théâtre Qui va là propose Éloges de la fuite, une fable de Justin Laramée qui s’inspire de Laborit.

Pièce solo

 

Retour attendu aussi de la troupe fétiche Les Éternels Pigistes. Oeuvre métaphorique sur le suicide artistique et la transmission, La mort des éternels marque la première pièce solo d’Isabelle Vincent. On note d’ailleurs un fort contingent d’auteures au sein des spectacles accueillis cette année. Avec Coco, du Théâtre Osmose, Nathalie Doummar signe le « portrait d’une génération de femmes ».

Par contre, un changement notable cette année : le remplacement des populaires Contes urbains par une nouvelle fête de la parole : Foirée montréalaise. À la demande du directeur de La Licorne, qui considérait que le happening du Théâtre Urbi et Orbi était devenu « une formule » à la longue.

Avec sept auteurs en résidence, La Manufacture oeuvre aussi au développement de la dramaturgie nationale. Peu porté sur les célébrations du passé, Denis Bernard préfère d’ailleurs regarder vers l’avenir. Sa façon de fêter est d’offrir, dans le cadre de la Dizaine de La Manufacture, des journées carte blanche à chacune des cinq écoles de théâtre francophones de la région montréalaise. En relançant leurs étudiants : « C’est quoi, le théâtre des 40 prochaines années, pour vous ? »

C’est ainsi que les quadragénaires se gardent jeunes…

Historique d’un théâtre

En 1975, Jean-Denis Leduc et un groupe de jeunes comédiens fondent un collectif baptisé Théâtre de La Manufacture, afin de pouvoir créer une dramaturgie qui leur ressemble. La compagnie est nomade jusqu’en 1981, alors qu’elle inaugure sur le boulevard Saint-Laurent un lieu consacré au théâtre et à la musique : le café-théâtre La Licorne. Mais l’espace est exigu, si bien que la Licorne s’installe huit ans plus tard sur la rue Papineau… Jusqu’à l’ultime déménagement, en 2011, dans un édifice voisin rénové pour ce petit théâtre qui n’a cessé de grandir.


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