Cuisine fictionnelle

Autour des deux personnages principaux de la série gravite une brigade de figures, celles-là plus unidimensionnelles et prévisibles.
Photo: TV5 Autour des deux personnages principaux de la série gravite une brigade de figures, celles-là plus unidimensionnelles et prévisibles.

«Des polices, des docteurs, des avocats. » Voilà une litanie de déception qui revient souvent dans la bouche d’un téléphage de ma connaissance, souvent déçu par les séries télévisées qui ont trop souvent pour décor les milieux de travail de ces professions. Il a déjà aimé regarder la compétition culinaire Les chefs !, jadis… Il trouvera donc peut-être son bonheur avec Chefs, une fiction française en six épisodes. Il en sera peut-être de même pour certains amateurs d’émissions culinaires de tout acabit qui en ont un peu marre des recettes actuelles proposées sur toutes les chaînes, que ce soit en formule « magazine » ou « compétition »…

C’est que Chefs (tout court et sans point d’exclamation) nous raconte une histoire inventée de toutes pièces qui se passe essentiellement dans la cuisine d’un chic restaurant parisien. Une histoire où la gastronomie n’est pas nécessairement l’intérêt central du récit, mais l’amour (conscient ou inconscient) que les personnages lui portent est le moteur de la plupart des intrigues de cette série de six épisodes.

Dernières chances

Romain (Hugo Becker, vu chez les Américains dans Gossip Girls et Damsels in Distress), un jeune malfrat habile avec les serrures, sort tout juste de prison. On lui impose un poste pendant sa probation au Paris, un établissement étoilé mené par un chef tout aussi étoilé (Clovis Cornillac), à qui tout le monde s’adresse que par le vocable de « Chef », c’est dire…. Ce dernier mène avec « la main de fer » proverbiale sa brigade, qui compte d’ailleurs des repris de justice convertis aux rigueurs de la grande cuisine, mais il a plus de mal avec ses finances, puisque son commerce est au bord de la faillite. Tellement, qu’il se met dans des pétrins qui le mettent sérieusement en danger. Pour sauver son restaurant, il devra pourtant se résoudre à en céder les rênes à un financier mystérieux qu’il semble plutôt bien connaître… Et pas nécessairement pour les bonnes raisons. Et rapidement, on a tendance à croire qu’il connaît peut-être aussi son nouvel employé, qu’il décide de garder sous son aile malgré des gaffes assez sérieuses pour se faire virer et un manque évident de motivation quant au travail en cuisine, même s’il démontre bien malgré lui des talents culinaires qui ne sauraient être innés… Ou bien sont-ils, justement, innés ? C’est là ce que les téléspectateurs découvriront sans trop d’efforts à travers les premiers épisodes.

Autour de ces deux personnages centraux gravite une brigade de figures inquiétantes ou apaisantes, parfois les deux à la fois, plus unidimensionnelles et prévisibles : le second du chef, ex-taulard lui aussi, un envieux qui défend jalousement son rang, la jeune cuisinière ambitieuse négligeant ses obligations et sa santé pour prendre du galon, la directrice de restaurant imposée par le nouveau propriétaire, d’abord une menace, puis alliée du chef « en danger », la vieille tante « gardienne » du jeune premier, qui connaît tous les lourds secrets de la famille et son père de « substitution » et surtout de crime, un arriviste de première classe… Sans oublier l’insaisissable nouveau propriétaire de l’établissement au centre du récit, le personnage secondaire le plus complexe du lot, dont on apprend que très peu de choses dans la première moitié de la série, que nous avons pu visionner. La seconde portion de cette première saison (une suite a déjà été annoncée par la chaîne productrice, France 2) sera peut-être plus généreuse en détails à son sujet…

Cuisine familiale

Et la cuisine gastronomique dans tout ça ? Serez-vous tenté de demander… Elle fait figure de personnage secondaire, mais un personnage secondaire de première importance qui se déploie dans sa complexité, mais avec discrétion. Le réalisateur et coscénariste de la série, Arnaud Malherbe, a visiblement choisi de ne pas nous montrer les plats cuisinés par la brigade du chef (constituée en grande partie de figurants qui travaillent en cuisine dans la vraie vie) sous toutes leurs coutures et dans toutes leurs étapes de préparation, évitant ainsi les procédés souvent utilisés dans les émissions culinaires. La suggestion, plutôt que la démonstration, enrichit les enjeux dramatiques et le suspense, puisqu’il s’agit en effet d’un suspense psychologique… La photographie particulièrement terne de l’ensemble de la production, et tout particulièrement celle des nombreuses scènes en cuisine, vient accentuer l’impression que les créateurs voulaient se tenir le plus loin possible des images léchées des magazines de cuisine. On s’intéresse ainsi plus aux motivations et aux conséquences du choix et de la préparation des plats, et surtout à l’impact que ces dernières auront sur la suite du récit. Au premier chef, toute cette nourriture, concoctée dans l’urgence et bien souvent dans des conditions bien loin de l’idéal, lie l’ensemble des personnages qui rôdent dans cette cuisine telle une famille certes parfois dysfonctionnelle, mais solidaire et débrouillarde. Puis, il y a l’autre histoire de famille, que l’on a évoquée plus haut, ce fil conducteur un peu trop voyant qui vient parfois alourdir ce drame par son côté un trop appuyé et les scènes oniriques maladroites dont les enjeux auraient pu être exploités autrement. Mais bon, on a déjà vu pire dans bien des romans-savons…

Un chef impérial

L’une des grandes forces de cette série réside sans aucun doute dans la performance épatante de Clovis Cornillac dans le rôle de « Chef », le personnage le mieux dessiné, le plus complexe de la brigade, celui auquel on s’attache, malgré son air bête quasi permanent… La vedette de cinéma, qui fait ici un premier plongeon vers le petit écran, rend à merveille l’autorité naturelle de cette vedette gastronomique à l’ego pas trop démesuré, qui tente par tous les moyens de ne pas se laisser abattre malgré les catastrophes qui l’accablent (et qu’il provoque parfois) les unes après les autres, mais aussi toute la fragilité de cet être qui n’a pas le choix de se montrer en toutes circonstances sous des airs impériaux pour imposer sa volonté. Il vaut à lui seul le détour, si tout le reste n’arrive pas à vous accrocher à cette série. Sinon, il vous restera toujours la pléthore d’émissions culinaires…

Chefs

TV5, mardi, 21 h



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