Oui, ça change le monde

« Pas de tests, pas de questions, tout le monde peut gagner, c’est légal ! »
Photo: Télé-Québec « Pas de tests, pas de questions, tout le monde peut gagner, c’est légal ! »

Loto-Québec a bénéficié des services des meilleurs publicitaires du Québec. « Un jour, ce sera ton tour », c’est percutant : appel à l’espoir, conviction que la chance finira par vous sourire… Avec « Ça change pas le monde, sauf que… », on veut nous faire croire que devenir millionnaire ne change pas les valeurs profondes de l’individu.

Parlez-en à Micheline Gravel, qui a remporté près de 4 millions à la 6/49. La personne qui gagne ne change pas, remarque-t-elle. « Mais tout autour de toi change. La personne qui gagne doit donc changer. Parce que si elle ne change pas, elle se fait manger. »

C’est ce qui lui est arrivé. Divorce et faillite personnelle.

Micheline est l’une des intervenantes du fort intéressant documentaire Loto-Québec : la morale de l’argent, présenté cette semaine à Télé-Québec. Réalisé par Francine Pelletier, scénarisé par Francine Pelletier et Hugo Latulippe, le film se penche sur une des plus célèbres sociétés d’État québécoises. Comme le fait remarquer une ancienne croupière du Casino de Charlevoix, Loto-Québec est gérée comme une entreprise privée… mais elle appartient à tous les Québécois. Elle aurait donc dû faire l’objet de débats en profondeur lors de sa création, ce qui n’a pas vraiment été le cas.

La société des loteries n’a pas créé artificiellement un besoin pour les jeux de hasard, ceux-ci ont toujours existé au Québec. Déjà, le curé Labelle avait lancé une loterie pour financer la colonisation des pays d’en haut !

Taxe volontaire

 

Le coup d’envoi demeure la fameuse astuce du maire Jean Drapeau, qui a décidé d’instaurer une « taxe volontaire » (quel euphémisme !) pour financer ses projets. L’énorme succès de cette loterie qui ne disait pas son nom a ouvert la voie à la création de Loto-Québec en 1970. Argument massue : le crime organisé contrôlait les jeux de hasard au Québec, l’État allait donc assainir la situation, tenant pour acquis que les Québécois n’allaient pas cesser de jouer de toute façon.

Commence alors une formidable campagne de pub. Pour convaincre les gens de jouer, la toute première publicité est d’ailleurs d’une redoutable simplicité : « Pas de tests, pas de questions, tout le monde peut gagner, c’est légal ! »

Après la première année d’activité, le Conseil du trésor lui-même n’en revient pas de voir autant d’argent lui tomber dessus. Selon le documentaire, 50 milliards auraient ainsi été déversés dans les coffres de l’État en 45 ans.

En apparence, tout le monde est content : le jeu est contrôlé et l’argent recueilli est réinvesti dans les différentes missions de l’État.

Mais des questions demeurent. Veut-on vraiment bâtir une société moderne sur les revenus des jeux de hasard ? Est-ce vraiment le rôle de l’État ? Est-ce moral ?

Comme le rappelle une des personnes interviewées, on sait bien que ceux qui ont le plus d’argent refusent de vider leurs poches pour aider l’État. Et qu’il est donc plus facile de puiser dans les poches des petits…

Le doute s’installe

Après deux décennies de gloire, des voix commencent à s’élever dans les années 1990 lors de l’implantation des casinos. Toutefois, la vraie crise surgit dans les années 2000. D’abord avec la publication d’un rapport du Vérificateur général qui fait état de 238 suicides causés par les infernaux appareils de loterie vidéo que Loto-Québec a pris sous son aile. Puis avec la saga du déménagement du Casino de Montréal dans Pointe-Saint-Charles. Cette fois-ci, l’opposition des citoyens devient féroce, et pour la première fois Loto-Québec doit reculer. Pourquoi installer un casino dans un des quartiers les plus pauvres de Montréal ? Jean Royer, vice-président de Loto-Québec, retourne la question : « Pourquoi il n’y a pas de vidéo poker à Westmount ? Sur Summit Circle [célèbre rue de Westmount aux maisons hors de prix] il n’y a pas de restaurants. Il n’y a pas de commerces. On ne fait que s’installer là où il y a des commerces. » Ah bon, c’était aussi simple que ça…

Ces dernières années, les profits diminuent. Faut-il absolument que Loto-Québec soit constamment en croissance ? Les coûts sociaux du jeu pathologique font-ils le poids face aux fabuleux profits de l’organisme ? Le film n’a pas toutes les réponses, mais il pose bien les questions.

Loto-Québec : la morale de l’argent

Télé-Québec, lundi 18 mai à 20 h



À voir en vidéo