Portrait de groupe en mamans poules

Comme la grande majorité des personnages féminins québécois, Nathalie (Macha Grenon, au centre) de «Nouvelle adresse» est maman.
Photo: Ici Radio-Canada Comme la grande majorité des personnages féminins québécois, Nathalie (Macha Grenon, au centre) de «Nouvelle adresse» est maman.

Des mères, encore des mères, toujours des mères. On ne voit que ça ou presque dans les séries québécoises, et depuis toujours, des Plouffe aux Parent, en passant par Nouvelle adresse, O’ ou Yamaska.

Les femmes sont souvent ramenées à cette seule et unique condition unidimensionnelle. Même les contre-exemples — la Mère indigne sur toutes les plateformes (Web, papier et télé), certaines disjonctées de la série La Galère ou la génitrice atrabilaire de l’agent Berrof dans 19-2 — ne font que rehausser le modèle généralement attendu. Et dans Les beaux malaises, les vacheries de parents vis-à-vis des enfants passent toujours par le papa, jamais par la maman.

Ce qui force une question encore plus troublante : la télé québécoise est-elle, sinon sexiste, au moins en retard d’une révolution féministe ?

Dans La révolution du féminin (Gallimard), la professeure de sciences politiques Camille Froidevaux-Metterie rappelle l’importance de la dématernalisation de la condition féminine au cours des dernières décennies.

« Après avoir été pendant des siècles dépendantes des hommes et de leur progéniture pour donner un sens à leur existence, écrit-elle, les femmes ne veulent plus aujourd’hui compter que sur elles-mêmes. Après avoir été empêchées pendant des décennies d’accomplir leurs rêves professionnels du fait de grossesses subies et inattendues, elles peuvent dorénavant si elles le souhaitent s’imaginer un avenir sans enfants. Il faut bien mesurer la portée de cet affranchissement : d’horizon à la fois inesquivable et exclusif, la maternité est devenue une simple potentialité. »

Alors, hors de la maternité et de la famille, point de salut à la télé québécoise ?

« Ha, est-ce que je suis game de dire ça ? Je vais recevoir de la m[bip] après, mais bon, je plonge : je trouve que la fiction québécoise est encore plus en arrière que la fiction américaine là-dessus, dit l’auteure Fanny Britt. Le Québec est un lieu dans le monde super débrouillard, hypercréatif dans tellement de domaines, en théâtre, en musique, au cinéma. Je trouve que quand on arrive à la télé, on reste tellement coincé dans la famille, tellement dans la cuisine, que c’en est étouffant. Je veux bien, c’est ma vie à moi aussi, la cuisine et la famille. Mais est-ce qu’on peut, s’il vous plaît, nous proposer d’autres modèles de femmes que des mères aimantes et attentionnées ? »

L’essayiste et critique culturelle Catherine Voyer-Léger en rajoute. Elle observe que notre télé ne propose la plupart du temps que des modèles de mères parfaites. « Même les criminelles sont encore là-dedans, note-t-elle. Marie Lamontagne d’Unité 9, c’est une mère parfaite malgré le reste. Dans Nouvelle adresse, Nathalie Lapointe, jouée par Macha Grenon, est sur ce modèle, mais plus encore sa mère à elle, le personnage de la grand-mère, archétype de la maman contrôlante. Faut quand même le faire, aller te mêler de la vie sexuelle et amoureuse de ta fille de quarante et quelques années ! C’est encore dans le mythe de la mère québécoise en contrôle de son clan et de la maman poule en rapports fusionnels avec ses enfants. »

 

Femme de, mère de

Le mot est lâché : les rapports. Fanny Britt souligne à quel point ces personnages de femmes semblent d’abord et avant tout réduites aux liens qu’elles entretiennent avec leurs proches, leur clan, leur famille, leurs maris, leurs enfants.

« On dit souvent que les femmes sont définies d’un point de vue relationnel d’abord et d’un point de vue fondamental ensuite, dit-elle. C’est vrai dans la vie. C’est vrai à l’écran. Les femmes sont des “mères de” ou des “femmes de”, avant d’être autre chose, alors que c’est plutôt rare pour les personnages masculins d’être examinés par leur position relationnelle, comme fils de ou père de. Ça ne me choque pas, mais ça me lasse de voir toutes ces mères et ces épouses.Quand on tombe sur un personnage qui ne se réduit pas à cette condition, on découvre une infinité de riches possibilités autour d’êtres complexes. »

Elle cite Stella Gibson dans The Fall, une détective féministe « childfree ». Et Claire Underwood dans House of Cards,« qui est plus qu’une femme sans enfant, qui est une non-mère, une anti-mère, une femme aux nombreux avortements ».

Bref, elles n’attendent pas après la marmaille et la reproduction pour donner un sens à leur existence. Comme les hommes ne sont pas que des pères, s’ils en sont.

Mme Voyer-Léger revient alors sur Nouvelle adresse, une des séries marquantes de l’année diffusée par ICI Radio-Canada Télé. L’héroïne meurt et ce n’est pas un lourd secret de le révéler. Mais avant de disparaître, on comprend qu’elle a tout sacrifié pour ses enfants, là encore dans une relation réductrice qui ne la ramène qu’à cette condition, alors que la révolution féministe voudrait extirper les femmes de leur ventre pour en faire des hommes comme les autres.

« J’ai interviewé la romancière Nancy Huston récemment, raconte alors Catherine Voyer-Léger. Elle va dans le sens contraire. Elle dit le contraire : elle dit qu’il y a un lien direct entre féminité et maternité. Elle dit que quand les petites filles jouent à la poupée c’est pour se préparer à ce rôle de mère. Ce discours est encore très présent et il me semble beaucoup plus présent dans les oeuvres de la culture populaire que le discours de la déconstruction du genre, par exemple. »

Elle cite le cas de Magalie Lapointe, jouée par Monia Chokri dans Nouvelle adresse. Une jeune femme libre, épanouie professionnellement et personnellement. « Première chose qu’on sait : elle tombe enceinte, ce qui est posé comme la fin de sa postadolescence, note Mme Voyer-Léger. En fait, dans nos productions, les femmes peuvent avoir des zones d’ombre, mais elles restent toujours à 100 % mères. La télévision nous dit que la maternité est une priorité donnée à ses enfants et que les femmes, finalement, sont d’abord et avant tout des mères. Et la grand-mère dans Nouvelle adresse vient nous dire que ça ne cesse jamais. »

8 commentaires
  • Gaston Bourdages - Inscrit 9 mai 2015 05 h 47

    «Extirper les femmes de leur ventre pour en...

    ...faire des hommes...?» Mais c'est bien du ventre de maman que je viens, non? Et maman n'a jamais été un homme. Pas sûr, non plus, qu'elle aurait souhaité, qu'elle aurait, à l'ultime, aimé être un homme. Elle qui, semble-t-il, plus jeune, jouait de la harpe. Je l'ai appris alors que j'étais dams la quarantaine avancée. Un fait m'est assuré: maman aurait aimé être aimée par «son» homme, par «ses» hommes, nous les garçons; cinq au total. Pas de filles. Un malheur en ce qui me concerne. Avec la féminité, je n'ai eu de contacts rapprochés. C'est bien plus avec un certain machisme que j'ai été élevé. Notre relation, mère et moi, froide, très même. J'en ai souffert. Sur sa tombe, je suis allé faire la paix et tout lui raconter. Quelle superbe et quasi indéfinissable étape vers la liberté intérieure ! Avec au centre une démarche et demande de pardon. Un rendez-vous où les minutes se sont métamorphosées en heure....et demie. Avant de la «quitter», cet inqualifiable cadeau je me suis fait: «Maman, au fond, je suis venu te dire: je t'aime» Et j'ai pleuré...peut-être «avons-nous» elle et moi, pleuré ? Maman, c'est bien plus que papa. C'est ainsi. Parce que maman, c'est le fondement même de l'amour....au-delà de toutes imperfections. La femme incarne, j'ose, la dignité même de l'amour d'où mon attrait, mon attirance. J'ai eu le privilège de pouvoir épouser un modèle de «dignité de l'amour» à qui je suis redevable de parties de ma survie parce que survivant je me considère. À la «dignité de l'amour» qu'incarne «mon» épouse, aussi mère, je dis: mercis. À toutes deux: maman et mon épouse, je dis: je vous aime. Et à votre ventre...mercis aussi.
    Sans prétention,
    Gaston Bourdages,
    Auteur - Conférencier.

    • Johanne St-Amour - Inscrite 9 mai 2015 11 h 04

      Comme vous le soulignez M. Bourdages: faire des femmes des hommes comme les autres??? Est-ce que j'ai bien lu???

      Mais quelle simplicité! (Volontaire???) La révolution féministe n'a jamais voulu «extirper les femmes de leur ventre pour en faire des hommes comme les autres.» Quand je lis ça, j'ai l'impression d'une fielleuse jalousie de ne pas avoir de ventre pour enfanter ou la vision que devenir homme est le but des féministes!

      La révolution féministe a voulu nous ouvrir toutes les possibilités de s'épanouir qui nous demeuraient inaccessibles et souvent interdites. Pas renier notre corps, notre ventre et la possibilité que nous avons d'enfanter! La différence, c'est que maintenant les enfants, le couple ne sont plus le SEUL centre d'épanouissement. D'ailleurs, dans la série Nouvelle adresse, Nathalie a bel et bien un emploi?

      J'ai hâte de voir ce que Stéphane Baillargeon va trouver pour la fête des pères.

      Je ne peux pas croire que je viens de lire ceci dans Le Devoir!

  • Guy Lafond - Inscrit 9 mai 2015 06 h 02

    Papa, Maman, enfant(s)


    Les parents, les enfants, dans la modernité cherchent parfois des nouveaux points de repère.

    Ils peuvent les trouver en eux-même en vivant leurs vies davantage dans des expériences personnelles qu'à la télévision.

    Moins de temps devant la télévision?

    Plus de temps à jouer dehors?

    Plus de temps à consacrer à la lecture?

    Plus de temps à regarder par la fenêtre nos quatre merveilleuses saisons?

    Plus de temps avec papa?

  • Denis Paquette - Abonné 9 mai 2015 08 h 01

    Le monde pourrait il exister autrement

    Avant de grimper dans les rideaux demandons-nous pourquoi, peut-etre faudrait-il y déverser du civilisationnelle avant que ca change, des millénaires de patriarcats ca ne se change pas en quelques jours , meme dans le sport ce sont les sports d'hommes qui ont la faveur des masses, bon il y a quelques petits changement mais tellement peux en comparaison, une question a un million de dollars, le monde pourrait-il exister autrement

    • Johanne St-Amour - Inscrite 9 mai 2015 11 h 13

      M. Paquette,

      Je suis d'accord avec vous que le patriarcat ne se change pas en quelques jours. Mais abolir le patriarcat ne veut pas dire faire des femmes des hommes comme les autres!! Encore moins les juger parce qu'elles ont des enfants.

      Le patriarcat font des femmes des mineures (on a changé des lois pour enrayer cela), cantonnent les femmes dans des rôles traditionnels, les empêchent (parfois subtilement) d'accéder à d'autres rôles épanouissants, des rôles où elles peuvent avoir du pouvoir sur leur vie et du pouvoir dans la société. Mais faut-il sacrifier le ventre des femmes pour ça?

  • Lucien Cimon - Abonné 9 mai 2015 12 h 00

    Si les analystes se trompaient...

    Si cette prédilection pour un rôle si près de la nature, si fondamental pour la continuation de la vie et si exclusif à la femme était plutôt une façon de contester les valeurs que la société marchande essaie d'imposer pour le profit de la finance, au détriment de ce qu'il nous reste d'humanité...
    Si c'était plutôt une façon de se placer à l'avant-garde d'un mouvement naissant de prise de conscience de la nécessité de rester enracinés dans notre vraie nature d'être vivant aspirant au bonheur, un être qui en est distrait par les contingences qui lui sont imposées par le système d'exploitation tous azimuts qui est en train de tout détruire: nature, planète et le reste d'humanité en nous qui refuse encore de se laisser mourir?
    Au lieu de rapetisser la vision de nos concepteurs, il y a peut-être là un motif de mieux les écouter. Au lieu d'être réducteur pour la femme, il y a peut-être là un ultime hommage qu'on lui rend.
    C'est ce que je me plais à penser.

  • Raymonde Proulx - Inscrite 9 mai 2015 19 h 01

    Des femmes qui n'ont pas eu d'enfant par choix s'exposent

    La maison de production Point de Mire vient de tourner un documentaire sur les femmes qui n'ont pas eu d'enfant par choix. Il sera diffusé par la chaîne Moi et Cie (#691) en septembre. J'en suis avec 6 autres femmes qui démontrent qu'on peut être femme et jouer un autre rôle dans la société que celui d'être mère.

    Quand les chaînes de télévision grand public oseront-elle emboîter le pas?