Une télé et son péché Grignon

Maxime Le Flaguais (Alexis), Sarah-Jeanne Labrosse (Donalda) et Vincent Leclerc (Séraphin)
Photo: Radio-Canada Maxime Le Flaguais (Alexis), Sarah-Jeanne Labrosse (Donalda) et Vincent Leclerc (Séraphin)

Après avoir présenté un feuilleton radiophonique pendant 23 ans et un téléroman pendant 14 ans (sans compter les rediffusions qui se poursuivent), Radio-Canada (RC) en remet en annonçant une nouvelle adaptation télévisuelle du roman Un homme et son péché de Claude-Henri Grignon.

La première saison du remake intitulé Les pays d’en haut devrait figurer à la grille de l’hiver 2016. Une deuxième est promise, et bien d’autres pourraient suivre.

Le triangle amoureux campé dans le XIXe siècle canadien-français sera incarné par Vincent Leclerc (Séraphin), Sarah-Jeanne Labrosse (Donalda) et Maxime Le Flaguais (Alexis). La distribution comprend aussi Antoine Bertrand et Julie Le Breton.

Faut-il vraiment raconter l’histoire ? Les péripéties se déroulent au moment de la colonisation des Laurentides, les « pays d’en haut », à la fin du XIXe siècle. Séraphin contrôle les habitants truculents de sa petite paroisse avec ses prêts usuraires. L’avare s’est ainsi « payé » la jeune Donalda, éprise d’Alexis.

Pourquoi?

Sauf erreur, aucune autre oeuvre littéraire québécoise n’a connu autant de relectures et d’adaptations, même pas Les belles-soeurs, cantonnées à la scène, récemment en version musicale. Le roman du terroir Un homme et son péché paraît en 1933.

Une version radiophonique éponyme, signée par l’auteur, apparaît dès 1939. Elle tient l’antenne jusqu’en 1962. Paul Gury en tire deux films au cinéma à la fin des années 1940 et Charles Binamé propose son propre long-métrage en 2002. Le téléroman Les belles histoires des pays d’en haut, scénarisé par Claude-Henri Grignon, est diffusé de 1956 à 1970 pour un total d’environ 500 épisodes de 30 à 60 minutes, d’abord en noir et blanc, puis en couleur.

Toutes ces moutures ont connu un grand, voire un immense succès, y compris les rediffusions du téléroman qui font encore le plein de centaines de milliers de fans en après-midi pour Artv. Le roman a aussi été adapté au théâtre et en bédé.

Très bien, mais la question se pose quand même : pourquoi en rajouter ?

« Pourquoi ? Parce que j’aime beaucoup, beaucoup cette histoire », répond François Rozon, producteur de la maison Encore Télévision, à l’origine de la nouvelle reprise sur laquelle il travaille depuis quatre ans. « J’ai souvent écouté Les belles histoires des pays d’en haut. C’est une histoire toujours bonne, intemporelle. J’ai eu le goût d’en voir plus et en fouillant je me suis rendu compte que la série a existé avant ce qu’on connaît. Environ 400 épisodes ont disparu parce qu’ils n’étaient pas enregistrés. Au départ, par exemple, Séraphin n’est pas marié à Donalda. Bref, il y a de la matière à exploiter. »

Le producteur a retrouvé le détenteur des droits, le neveu de Claude-Henri, Pierre Grignon, qui vit à Sainte-Adèle, évidemment. L’héritier a tout de suite adhéré à la proposition et l’équipe s’est mise en place, avec Gilles Desjardins (Musée Éden, Mensonges) à la scénarisation et Sylvain Archambault (Piché, Mensonges) à la réalisation. La nouvelle version va piger dans le roman, mais aussi dans les différentes moutures.

Nos racines?

Le diffuseur a naturellement acquiescé la renaissance de cette production centrale de son histoire et du pays. « Le projet nous a beaucoup excités parce que c’est une marque forte, avec beaucoup, beaucoup de richesse de RC », dit André Béraud, directeur de la fiction à la télévision. « Oui, il y a eu plusieurs adaptations déjà, mais là, nous avons accès à plusieurs saisons de contenus, à la télévision et à la radio. La relecture de Gilles Desjardins va permettre de revisiter l’oeuvre sans les contraintes de l’époque, dont la censure. On ira donc au bout de l’oeuvre, pas en 90 minutes, mais par de nombreuses heures pour raconter la colonisation de la région qui va plus loin que le trio Donalda-Séraphin-Alexis. »

Il donne l’exemple des patois qui stigmatisent tous les personnages forts, à commencer par Séraphin et son célèbre « viande à chien ». Ces tics ne se retrouvent pas dans le roman. Ils ont été popularisés par la radio, qui en avait besoin pour marquer les tours de parole des personnages. Ils devraient sauter.

Quand même, bouleau noir de bouleau noir, qui du Québec urbanisé et multiculturel va encore se reconnaître dans cette société rurale et agricole ? Dominique Chaloult, grande directrice de la télévision publique, affirme que ces belles histoires ont une portée générale. « Elles vont plaire aux jeunes comme aux plus âgés, dit-elle. Ce sont quand même nos racines. »

André Béraud enchaîne en parlant au nom des « communautés culturelles ». Pour lui, les immigrants et les enfants d’immigrants aiment comprendre d’où vient la majorité qui les accueille. « Je crois qu’il y a une curiosité historique, sociologique, mais je crois aussi que la série sera intéressante pour elle-même. Un peu comme on peut regarder la série Downton Abbey au Québec ou ailleurs dans le monde. »

La série a été développée avant que le président du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes ne propose aux producteurs, le mois dernier, de développer des séries basées sur des chefs-d’oeuvre de la littérature nationale. « Je ne suis pas certain que certaines marques de littérature tiendraient cinq ans à l’écran, commente alors M. Béraud. Les pays d’en haut ont prouvé leur longévité. »

Aucun budget n’est révélé. Le tournage se fera dans un village historique au nord de Montréal.

10 commentaires
  • Richard Swain - Inscrit 28 avril 2015 17 h 08

    Chapeau !

    Le titre est génial !

  • Gilles Théberge - Abonné 28 avril 2015 17 h 49

    La pédagogie en action

    Oui «bouleau noir de bouleau noir, qui du Québec urbanisé et multiculturel va encore se reconnaître dans cette société rurale et agricole ? ».

    Ceux qui ne savent pas auront enfin une occasion d'apprendre. S'ouvrir au monde et ne pas s'ouvrir à l'histoire du Québec qui fait partie de l'histoire, ce ne serait pas être très ouvert.

    Ce projet est une bonne idée. Apparemment on en saura plus sur ce qu'en pense le curé Labelle ai-je enteudu. À la bonne heure!

  • François Dugal - Inscrit 29 avril 2015 07 h 39

    Nos "racines"

    "Ce sont quand même nos racines", nous dit madame Chaloult. Dans notre univers post-moderne et néo-libéral, l'histoire n'a pas sa place parce qu'elle est une source de conflits. Et tout le monde sait que personne ne veut "la chicane".

  • Lina Trudel - Abonnée 29 avril 2015 09 h 46

    Une télé sans direction

    Voici un autre exemple illustrant le long déclin dans lequel s'enfonce, depuis plusieurs années, notre télévision publique. Ce n'est malheureusement pas uniquement le financement qui doit être mis en cause.

  • Réginald Day - Abonné 29 avril 2015 10 h 42

    Cent fois sur le métier...

    On n'arrête pas le progrès...