La longue révolution tranquille des Québécoises

Les pionnières de la politique québécoise. Idola Saint-Jean, Thérèse Casgrain et Claire Kirkland-Casgrain ont droit à leur statue aux abords du parlement à Québec.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Les pionnières de la politique québécoise. Idola Saint-Jean, Thérèse Casgrain et Claire Kirkland-Casgrain ont droit à leur statue aux abords du parlement à Québec.

Disons-le d’emblée : ceux qui s’attendent à un documentaire qui explique dans le détail la lutte des suffragettes québécoises pour l’obtention du droit de vote au scrutin provincial risquent d’être déçus… Cette réalisation de Flavie Payette-Renouf, qui a récemment tourné un film biographique sur sa célèbre grand-mère, aborde à peine le sujet. On mentionne rapidement le combat de Thérèse Casgrain et Idola Saint-Jean, qui ont fondé dès 1922 le Comité provincial pour le suffrage féminin, devenu plus tard la Ligue des droits de la femme, l’opposition d’hommes politiques et d’intellectuels, dont celle du fondateur du Devoir, Henri Bourassa, et on saute tout de suite à l’obtention dudit droit, lorsque le gouvernement libéral d’Adélard Godbout adopte le projet de loi 18 le 25 avril 1940.

Électrices, mais pas citoyennes à part entière

L’essentiel de ce documentaire est ailleurs. En fait, 75 ans, elles se souviennent se sert de cet événement important dans l’histoire du Québec pour raconter la longue marche des femmes vers leur égalité, à travers des images d’archives, mais surtout les témoignages de personnalités publiques féminines et féministes qui l’ont vécue ou qui la vivent encore. Janette Bertrand, Lise Payette, Thérèse Tanguay Dion (la mère de vous savez qui…), Pauline Marois, Louise Beaudoin, Denise Bombardier, Liza Frulla, Sophie Thibault, Julie Snyder, Martine Desjardins, Karima Brikh, Tammy Emma Pépin commentent, le plus souvent à travers le prisme de leur expérience personnelle, l’évolution des droits des Québécoises. Beaucoup de vedettes médiatiques, donc. En fait, seulement des vedettes. Il y a bien aussi la Dre Christiane Laberge et Lucie Martineau, présidente du Syndicat de la fonction publique du Québec, que le grand public connaît moins, mais ce sont tout de même des personnalités publiques que l’on entend parfois dans les médias. Il aurait sans doute été intéressant qu’une historienne ou une sociologue, ou que quelques femmes « inconnues », se greffent au groupe.

Heureusement, celles que la réalisatrice rencontre s’appuient surtout sur leur expérience de femme « ordinaire » pour alimenter cette réflexion sur le chemin parcouru depuis le début de la Seconde Guerre mondiale. Les quatre ex-politiciennes viennent l’enrichir de leur parcours de pionnière dans les coulisses du pouvoir, un environnement particulièrement rude pour les femmes qui ont décidé d’y plonger. Elles ont dû endurer la moquerie et le mépris de leurs collègues et souvent adopter des comportements « masculins » pour être prises au sérieux.

À écouter les aînées de ce groupe, on comprend que les femmes québécoises qui ont atteint l’âge adulte avant les années 70 n’ont été épargnées dans aucune sphère de leur existence. Tant dans la cellule familiale que dans le couple, au sein de leur église, à l’école, au travail et dans les institutions privées et publiques (quand elles y avaient accès), on remettait en question leur jugement et leurs capacités, on les considérait trop souvent comme des mineures. Il faut entendre « maman Dion » raconter l’humiliation qu’elle a subie le jour où elle est allée demander un prêt à son gérant de caisse pour démarrer sa propre entreprise ou encore Janette Bertrand expliquer que son père était prêt à lui faire n’importe quel cadeau coûteux, avant de finalement céder à sa demande pressante de fréquenter l’université, un investissement qui, jusqu’aux années 60, servait surtout à trouver « un bon mari », comme le mentionne Louise Beaudoin.

L’éducation, la pilule et le lave-vaisselle

Même si une bonne partie du documentaire est consacrée à la place durement acquise dans l’arène politique, avec les pionnières que furent Claire Kirkland-Casgrain, la première femme élue, Lise Bacon, Lise Payette et bien sûr la première première ministre du Québec, Pauline Marois, les combats pour les droits « sociaux » suscitent les réactions et les anecdotes les plus intéressantes des intervenantes. L’accès au travail rémunéré et aux garderies subventionnées, le contrôle de leur « corps » grâce à l’avènement de la pilule contraceptive et à la décriminalisation de l’avortement ont joué pour beaucoup dans l’émancipation des femmes. Comme le résume Lise Payette, « la pilule et le lave-vaisselle » ont libéré les femmes, avec l’éducation…

Le présent et l’avenir du féminisme

La dernière portion du documentaire est consacrée à la perception du féminisme par les jeunes générations, qui fait son chemin grâce à l’essor des réseaux sociaux mais que certains (et certaines) considèrent encore à tort comme une idéologie « extrémiste ». Martine Desjardins arrive à établir une définition qui inclut autant les Femen que les plus timides des victimes d’agressions sexuelles non dénoncées qui ont sorti du placard récemment : « être pour l’égalité entre les hommes et les femmes ». Une définition à laquelle s’identifient les deux seuls hommes interrogés, de jeunes vingtenaires…

Voilà donc un récapitulatif utile qui devrait être regardé par les jeunes filles qui ne connaissent rien du féminisme et des combats de leurs aînées.

75 ans, elles se souviennent

À Télé-Québec, lundi, 21 h

2 commentaires
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 26 avril 2015 08 h 25

    Il faudrait lire :

    Thérèse Forget-Casgrain et Marie-Claire Kirkland (ou Marie-Claire Kirkland-Casgrain)
    et non
    Thérèse Casgrain et Claire Kirkland-Casgrain
    Voir la photo et le site de l'Assemblée nationale.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 26 avril 2015 08 h 26

    Bravo !

    La photo montrant Mme Payette et sa petite-fille est suberbe.