Des féministes en séries

L’héroïne de «The Fall», interprétée par Gillian Anderson, a été décrite comme la plus féministe des dernières années à la télévision.
Photo: La Presse canadienne / HO-Bell Media L’héroïne de «The Fall», interprétée par Gillian Anderson, a été décrite comme la plus féministe des dernières années à la télévision.

À la fin de la deuxième et dernière saison de The Fall (2014), sur la traque d’un tueur en série de femmes, la détective Stella Gibson (jouée par Gillian Anderson, ex des X-Files) cite la romancière canadienne Margaret Atwood sans le dire. Devant un groupe de femmes, un homme a peur de faire rire de lui, explique-t-elle. Devant un groupe d’hommes, une femme craint de se faire tuer.

Au troisième épisode de la seconde saison, Stella Gibson se fait demander par un collègue pourquoi les femmes sont tellement plus fortes émotionnellement et spirituellement que les hommes. Et elle de répondre : « Parce que la forme humaine de base est féminine. La masculinité est… une sorte de défaut congénital. »

 

Pas étonnant que cette héroïne de la production britannique, disponible sur Netflix, a été décrite comme la plus féministe des dernières années à la télé. Une observation avec laquelle s’accorde la professeure de littérature Martine Delvaux, auteur de l’essai Des filles en séries. Des Barbies aux Pussy Riot (Remue-Ménage, 2013).

« The Fall est la seule série que je connaisse où le discours de la détective est clairement féministe, dit la professeure. C’est un discours frontal. Il y a quelque chose d’assumé dans cette série que j’apprécie. Je dirais que c’est la télésérie qui pousse la logique le plus loin. »

 

50 nuances ?

En même temps, la thèse n’est pas martelée constamment. Ce discours assumé ponctue le drame, jaillit périodiquement après de fortes poussées narratives où de multiples éléments concourent pour accentuer le point de vue. Les femmes de la série entrent les premières en scène et finissent les actions. Elles sont multiples, en termes de classes, de professions, d’attitudes face au meurtrier.

Incidemment, cet assassin est joué par Jamie Dornan, héros sado de l’adaptation au ciné de 50 Shades of Grey. C’est d’ailleurs lui qu’on voit nu assez souvent plutôt que l’héroïne. L’écrivaine Virginie Despentes ironisait récemment en remarquant que les femmes se lavent beaucoup au cinéma…

« The Fall, c’est même plus : c’est aussi un commentaire sur les téléséries, ajoute Martine Delvaux. Un peu comme si on retournait la caméra sur les téléséries elles-mêmes. »

 

Elle cite alors une scène où le meurtrier filme une victime kidnappée, ligotée, puis retourne la caméra vers lui et déclare : « Que regardez-vous, bande de merdeux ? ». En interrogatoire, Stella Grimson demande à qui il s’adressait, à elle-même, à lui-même ou bien à ceux qui regardent des films mettant en scène des meurtriers de femmes ?

« L’auteur Allan Cubitt a clairement expliqué qu’il voulait ainsi faire un commentaire sur les téléséries qui multiplient les cadavres de femmes sans jamais prendre conscience de ce qu’elles sont en train de faire. La comédienne Helen Miren, qui a joué dans la série féministe policière Prime Suspect, souvent comparée à The Fall, a elle aussi souligné que nos écrans sont remplis de corps de femmes déchirés, déchiquetés. Cet imaginaire me paraît très troublant. Et là, The Fall retourne les cartes et tient un discours à ce sujet. »

Mâles tourmentés

Martine Delvaux a vu deux fois la production tournée en Irlande du Nord. Elle prépare un article sur le sujet complexe. Elle n’est donc pas de ces intellos qui boudent la culture populaire. Formée aux États-Unis dans les années 1990, elle a retenu des cultural studies la possibilité et même l’obligation de faire flèche théorique de tout bois pratique.

« J’écoute moins la télé maintenant, confie-t-elle. Je l’ai regardée beaucoup plus jeune. En fait, je ne regarde pas la télé : je regarde les téléséries. » Elle précise toujours chercher des personnages de femmes intéressants et elle cite alors pêle-mêle The Good Wife (« très classique »), The Bridge (version européenne), The Killing et Top of The Lake, mais encore Hit Miss, production britannique avec Chloë Sevigny dans le rôle d’une femme transsexuelle travaillant comme tueuse à gages.

Et ici ? « Je ne connais pas beaucoup les séries québécoises, avoue-t-elle. La seule qui me plaît vraiment en ce moment, c’est Au secours de Béatrice, justement parce qu’elle propose un personnage intelligent de femme. »


Et les hommes des séries ? Après tout, de Breaking Bad à Mad Men, des Soprano à 19-2, la qualité exceptionnelle des productions contemporaines s’exprime aussi (et peut-être surtout) à travers des personnages de mâles tourmentés. Mme Delvaux s’y intéresse aussi. Elle a commencé à visionner True Detective et a été saisie par la représentation des personnages féminins. « On ne voit que des femmes assassinées, des mères de famille ou des filles nues, dit-elle. C’est frontal. Les personnages sont intéressants. Je m’interroge sur cette représentation combinée à des hommes maganés… »

Des séries féministes

Quelles sont les productions télé contemporaines les plus souvent présentées comme féministes ? En combinant des listes de quelques sites, on obtient ceci :

Les portraits de groupe. Orange Is the New Black. Unité 9. Girls.

Les drames politiques. Borgen. Commander in chief. Scandal. Madam Secretary.

Les séries policières. The Fall. The Killing. The Bridge. Top of the Lake.