La télé dans tous ses écrans

Normand D’Amour, Fanny Mallette et Éric Bruneau, trois vedettes de la série «Mensonges»
Photo: Serge Gauvin Normand D’Amour, Fanny Mallette et Éric Bruneau, trois vedettes de la série «Mensonges»

Bénédicte Simard, 24 ans, est une native numérique, une « digiborigène », comme on dit rarement. Elle a grandi avec l’ordinateur et les écrans portables, le Web et les réseaux sociaux.

Avec la télé aussi, comme tout le monde, ou presque. Sauf que Bénédicte Simard, toujours branchée, a paradoxalement abandonné cet écran quand la télé est passée au tout numérique, il y a trois ans.

« Je captais les ondes avec des oreilles de lapin, explique-t-elle. Je regardais quelques émissions sur un vieux poste. Je n’en regarde plus maintenant. »

En fait si, mais très peu : deux ou trois heures par semaine, et jamais en direct. Le débranchement du cordon télévisuel (« cord-cutting ») ne la concerne même pas : Bénédicte Simard ne s’est jamais abonnée au câble, qu’elle associe à la maison parentale.

Par contre, elle est cliente de Netflix, « et c’est tout ». Elle aime de vieilles séries comme Friends et des documentaires qu’elle regarde sur son ordinateur portable. Le catalogue anglo du service de flux américain ne la rebute pas. « La série policière dont tout le monde parle — comment s’appelle-t-elle, déjà, Dix-neuf zéro-deux ? —, moi, elle ne m’attire pas. »


L’avenir se concentre-t-il là ? Une partie du futur, oui, mais certainement pas tous les lendemains.


Au Québec, la télévision se regarde encore beaucoup, et en direct. En même temps, de plus en plus de personnes la consomment sur plusieurs écrans en utilisant divers truchements : le bon vieux DVD, le câble ou Internet, y compris pour gober des séries en rafale, tous les épisodes d’un ou en quelques coups, comme le propose Netflix.

« Au Québec, c’est très petit, Netflix, corrige Marie Collin, p.-d.g. de l’Association québécoise de la production médiatique, qui regroupe les forces vives du milieu. Les Québécois francophones regardent leur télé en français. L’important, c’est d’avoir accès à une télé de qualité. La plateforme importe peu et, heureusement, il y a maintenant des plateformes d’ici pour s’adapter aux différents besoins des consommateurs. »


Du contenu d’ici


Cette semaine, coup sur coup, le Club Illico de Vidéotron dévoilait deux séries à déballer en paquet, en ligne. Blue Moon, écrite par Luc Dionne, produite par Fabienne Larouche, avec Karine Vanasse dans le rôle-titre d’une femme à la tête d’une compagnie de mercenaires, sera tournée cet été. La deuxième saison de la production policière Mensonges est d’ores et déjà accessible aux abonnés du service de vidéo sur demande.


« Illico, pour moi, c’est une nouvelle plateforme qui prend acte des nouvelles façons de consommer les contenus », dit France Lauzière, vice-présidente principale de Contenu QMI, rencontrée après le vsionnement de Mensonges, au complexe Excentris, à Montréal. « Le modèle d’affaires est complexe maintenant. Les émissions se regardent sur la télé, sur le Web, en mobilité. Pour le consommateur, les nouveaux moyens donnent une souplesse incroyable. Et puis, surtout, c’est du contenu d’ici. »

Du très bon contenu même. Netflix a été nommé 31 fois au dernier gala des Golden Globes et sa série politique House of Cardsa passé le râteau dans les honneurs. La nouvelle mouture arrive en ligne d’un bloc le 27 février.

De même, Mensonges a été mentionnée 15 fois pour un prix Gémeaux et a coiffé la série Série noire pour le titre de la meilleure production dramatique l’an dernier. « Une bonne série, c’est une bonne série, peu importe son support », dit Mme Lauzière.

La première était tout écrite en 2012 quand la productrice Sophie Deschênes et l’auteur Gilles Desjardins l’ont proposée à TVA, qui l’a finalement détournée vers la chaîne spécialisée AddikTV avec une proposition de diffusion préalable sur ce qui s’appelait alors Le Club à volonté de Vidéotron.

« C’était très prestigieux d’être choisi comme test du Netflix québécois », dit Sophie Deschênes, présidente des Productions Sovimage. Elle a d’autres projets en développement pour les nouveaux moyens de se faire voir. « Club Illico ou Tou.tv, ce sont des plateformes de plus pour produire et diffuser plus de séries. Mais évidemment, il faudra de l’argent pour occuper ces créneaux additionnels. »

 

David et Goliath

L’enjeu se concentre là. « On répète qu’il n’y a pas de modèle d’affaires dans le monde numérique : en fait, c’est bien pire que ça, dit Sylvain Lafrance, ex-vice-président de Radio-Canada. Actuellement, il y a des modèles d’affaires dont nous sommes exclus, qui nous passent au-dessus de la tête, comme Amazon, YouTube ou Netflix. »

Maintenant professeur au Pôle Médias de HEC à Montréal, il a piloté la création de la plateforme Tou.tv il y a plus de cinq ans. « Un paradoxe étonnant se produit,poursuit-il. La télé connaît un âge d’or incroyable puisqu’on peut la regarder partout, en quantité et en qualité. En même temps, il y a un risque qu’à terme on soit de moins en moins dedans. On va se faire offrir des séries américaines, britanniques, danoises. Mais nous, aurons-nous encore les moyens de produire de la bonne télé ? »

Le Net n’est pas neutre. Des tendances lourdes favorisent le gigantisme d’entreprises américaines immensément riches capables de monopoliser mondialement leurs secteurs en misant sur leur avance technologique, une trésorerie crésusienne et une capacité étourdissante à s’adapter aux moindres mouvements tout en mobilisant les réseaux sociaux à leur profit.

« La mondialisation a du bon, dit Mme Lauzière. Elle nous force à nous dépasser, à offrir des productions de grande qualité pour concurrencer celles des autres. Mais elle peut aussi menacer nos systèmes de protection et de soutien de la culture. C’est une question d’équilibre. »


Le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) jongle avec ces questions dans sa consultation en cours « Parlons télé ». Ottawa a déjà expliqué qu’il n’était pas question de « taxer Internet », c’est-à-dire de forcer les services comme Netflix à contribuer aux fonds nationaux de production alimentés par les diffuseurs traditionnels.

Les structures nationales s’adaptent de toutes sortes de manières au nouveau monde. « Contenu QMI est une manière de réagir aux changements, explique la vice-présidente Lauzière. Avant, les contenus s’adaptaient aux plateformes. Une émission de télé devait cadrer dans une case de l’horaire. Maintenant, les différentes plateformes permettent de s’adapter aux contenus. »

L’agence centralisée de Québecor Contenu QMI emploie une cinquantaine de personnes qui accompagnent et orientent les contenus, y compris les achats internationaux qui sont dirigés vers un point de diffusion adéquat, une chaîne spécialisée par exemple ou le Club Illico, qui attirera peut-être un jour la « numéricaine » Bénédicte Simard…

Le monde en flux

Netflix vient d’annoncer son intention d’emprunter un milliard pour financer son expansion. L’objectif : être présent dans tous les pays du monde d’ici la fin de l’année prochaine. Pour l’instant, le service attirerait quelque 58 millions d’utilisateurs dans une cinquantaine de pays. Netflix vient de faire son entrée en France.

La riposte s’organise partout dans le monde, y compris aux États-Unis où Amazon gagne du terrain avec son propre service de vidéo sur demande. En Asie, le groupe de Singapour Singtel veut prendre les groupes américains de vitesse avec un service proposant des catalogues de Sony Pictures.

Au Canada aussi les concurrents se déploient. Tou.tv diffuse du contenu en français gratuitement, mais aussi, avec un service amélioré, payant. Le Club Illico (10 $ par mois) compte plus de 180 000 membres qui ont réalisé 50 millions de visionnements en deux ans. Shomi, offert par Shaw et Rogers pour 9 $ par mois depuis peu, a un catalogue de départ de 1200 films et 340 émissions de télé. Bell semble casser les prix avec son service CraveTV à 4 $, avec toutefois la contrainte de devoir déjà être abonné au service de télé traditionnel.