Le secret du succès de «Downton Abbey»

La 5e saison de «Downton Abbey» s’intéresse encore aux amours compliquées de lady Mary.
Photo: ITV / PBS La 5e saison de «Downton Abbey» s’intéresse encore aux amours compliquées de lady Mary.

Il s’en est fallu de peu pour que le record soit égalé. 10,1 millions : c’est le nombre de téléspectateurs qui ont regardé le premier épisode de la saison 5 de Downton Abbey le 4 janvier à la chaîne américaine PBS. 10,2 millions : c’est le sommet atteint dès le début de la 4e saison. À ce stade, le charme ne devrait-il pas se dissiper ? Autrefois conquise, la critique évoque désormais une propension à la longueur, voire à la redondance. Qu’à cela ne tienne, la longévité de cette opulente production historique ne serait pas menacée, entre autres parce qu’elle serait beaucoup plus contemporaine qu’on veut bien le faire croire.

Amorcée en 1912, la vaste chronique qu’est Downton Abbey en est maintenant à l’année 1924, avec ses amours interdites entre nobles et roturiers, ses personnages gais, ses meurtres et ses scandales divers. En filigrane, successivement : le passage de la Grande Guerre, le naufrage du Titanic, et le toujours difficile cheminement vers la modernité.

« Downton Abbey feint de proposer un monde archaïque et dépassé, mais présente en réalité une version de l’époque passée à la moulinette des valeurs contemporaines », résume à cet égard Pierre Barrette, professeur à l’École des médias de l’UQAM, dans un essai publié sur le site Hors champ en 2013. Joint par Le Devoir, M. Barrette s’explique toujours ainsi le succès de la série, en cela que la formule qu’elle privilégie a tout pour plaire.

« Il est ici question de légitimité », note le professeur Barrette en lien avec la révolution télévisuelle des dernières années amorcées avec des séries de HBO au cachet dit « cinématographique » comme Six pieds sous terre et Les Soprano.

Du grand au petit écran

« Il s’agit de produits de la télévision qui donnent au non-amateur de télévision des raisons de l’aimer. Downton Abbey représente selon moi la quintessence de cette tendance, en cela que cette série possède toutes les qualités requises pour que le spectateur “ exigeant ” se sente, oui, légitimé de la regarder, et ce, peu importe sa position sociale ou culturelle. Autrement dit, tout un chacun peut déclarer aimer Downton Abbey sans en rougir puisque c’est comme du cinéma de qualité à la télévision. »

On ne croit pas si bien dire. De fait, pour mémoire, Downton Abbey est une création de Julian Fellowes, gagnant d’un Oscar pour son scénario du film Gosford Park, de Robert Altman, un « meurtre et mystère » très « maîtres et valets », donc très anglais, sur fond de partie de chasse, et dont plusieurs sous-intrigues abandonnées pour cause de durée furent reprises, triturées puis augmentées par Fellowes jusqu’à ce que naquît une nouvelle créature : Downton Abbey. Ironiquement, le film connut un succès strictement critique tandis que la série qu’il inspira indirectement cartonna d’entrée de jeu.

Mais voilà, de remarquer Pierre Barrette, contrairement à l’idée reçue, tout cela demeure en réalité éminemment télévisuel. « On a affaire, au fond, à du mélodrame dans la plus pure tradition du “ soap opera ”, ou téléromans. En termes de construction narrative et d’arcs dramatiques, et aussi de par la manière dont les personnages apparaissent et disparaissent, c’est du soap ». Le contexte historique ainsi que les qualités esthétiques et d’interprétations conféreraient à l’ensemble son verni de respectabilité.

« Justement, et c’est avec cette posture que j’ai un problème. On nous présente un monde supposément révolu alors que ledit monde n’a jamais été comme ça, évidemment. Ce sont nos préoccupations et notre monde, actuels, qui apparaissent de façon transparente, mais non assumée. C’est le propre du mélodrame que de réinterpréter le passé à la lumière des valeurs du présent. Dans le cas de Downton Abbey, ça donne quelque chose de divertissant, certes, mais de profondément malhonnête », conclut Pierre Barrette.

Le dithyrambe s’étiole

D’habitude louangée, Downton Abbey est dorénavant accueillie avec un enthousiasme plus modéré. La critique de la 5e saison parue dans Variety est représentative.

«À ce stade, une nouvelle saison de Downton Abbey, c’est un peu comme rendre visite à de vieux amis. Bien sûr, les intrigues sont familières — parfois de simples variations d’histoires précédentes —, mais tout cela a plus à voir avec le fait de partager leur compagnie et les sentiments que celle-ci fait rejaillir », y écrit-on.

Cinglant, The Guardian ironise : « Cela s’apparente maintenant à un séjour forcé dans la parenté. » Plus pondéré, le professeur Pierre Barrette abonde néanmoins. « De saison en saison, on finit fatalement par tomber dans un décalque de ce qui est survenu avant ; on étire la sauce. Et c’est paradoxalement ce que cherchent nombre de spectateurs dans la forme du “ soap ”, c’est-à-dire revenir dans cet univers-là et l’habiter le plus longtemps possible. C’est une relation plus émotive qu’intellectuelle. »


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