L’âge des bilans

Anne-Marie Dussault est à la barre d’une émission proposant des éclairages complémentaires aux informations brutes diffusées à RDI ou ailleurs. En 2011, elle a reçu le Gémeaux de la meilleure animation en affaires publiques – magazines d’intérêt social.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Anne-Marie Dussault est à la barre d’une émission proposant des éclairages complémentaires aux informations brutes diffusées à RDI ou ailleurs. En 2011, elle a reçu le Gémeaux de la meilleure animation en affaires publiques – magazines d’intérêt social.

C’est à Geneviève Asselin qu’est revenu l’honneur d’inaugurer la première chaîne d’information continue en français du pays. C’était le 1er janvier 1995, il y aura donc tout juste vingt ans cette semaine. Mme Asselin, qui avait commencé sa carrière comme reporter, a cassé la glace à 9 h du matin. C’était aussi son baptême de lectrice de bulletins.

« Bonne et heureuse année mesdames, messieurs, a-t-elle lu sur son télésouffleur, en fixant la caméra. Bienvenue à RDI, le Réseau de l’information, qui, à partir de maintenant, en ce jour historique, sera là sans interruption à toute heure du jour et de la nuit, avec vous, pour vous informer. »

CNN, The Cable News Netwok, fournissait le modèle profitable et prestigieux depuis déjà quinze ans. La mère de toutes les chaînes d’information continue était aussi entrée en ondes un 1er janvier, en 1980. Dans son discours inaugural, le propriétaire Ted Turner déclarait solennellement : « Nous nous retirerons des ondes à la fin du monde. »

L’entreprise d’Atlanta employait alors 25 personnes. Quand RDI est apparue, le réseau mondialisé de 900 stations affiliées déployait quelque 35 bureaux, dont 25 à l’extérieur des États-Unis.

Les concurrents anglophones, dont MSNBC et Fox News, datent aussi de cette période faste de l’info partout, tout le temps, en direct et sans interruption. Les premiers sites Internet de nouvelles sont également nés au milieu des années 1990.

Quel bilan peut-on maintenant tirer de ces vingt années de production à profusion ? Voici quelques remarques positives et négatives à propos de RDI.

Le pour

Le direct. C’est une évidence, mais il faut bien la rappeler. La force de cette chaîne se concentre dans sa capacité à suivre à chaud les événements, un peu comme une radio imagée ou une émission spéciale des chaînes généralistes. Cet avantage vaut pour les nouvelles sèches (le verdict du procès Magnotta par exemple), les crises (la fusillade de Dawson, le déluge du Saguenay) ou les informations à lente temporalité (la commission Charbonneau).

La neutralité. Les chaînes américaines demeurent férocement engagées idéologiquement. Aux États-Unis, Fox News relaie les positions républicaines extrêmes comme au Canada Sun News Network défend les positions les plus à droite du pays. La concurrence québécoise LCN penche un peu plus du côté conservateur avec certains commentateurs. Le Réseau de l’information offre au contraire une zone neutre (ou centriste ?) de débats et d’échanges.

Des femmes. Le réseau sert de navire-école pour les jeunes journalistes depuis vingt ans, et encore aujourd’hui, malgré les compressions budgétaires qui affectent grandement le diffuseur d’État. De même, RDI a beaucoup contribué à la féminisation de la profession journalistique, surtout aux positions les plus visibles, à l’antenne. Le modèle a d’ailleurs essaimé à partir de là et les chefs d’antenne féminines dominent presque partout dans l’information au Québec.

Des éclairages. Dans notre monde souffrant d’infobésité, dans cette chaîne d’information diffusant ad nauseam, paradoxalement, c’est encore l’explication et la patience du concept qui importent. Cette manière essentielle s’incarne dans plusieurs figures incontournables et hypercompétentes. La journaliste judiciaire Isabelle Richer est du nombre. L’animatrice Anne-Marie Dussault aussi. Son émission 24/60, proposant des éclairages, des mises en contexte et des explications, offre en fait le meilleur complément aux informations brutes diffusées à RDI ou ailleurs.

Le contre

Le rythme. La télé en direct a été pionnière de la frénésie informationnelle qui a imposé un rythme débridé sur toutes les plateformes. No Time to Think (« pas de temps pour la réflexion ») annonçait déjà le titre d’un essai de 2008 sur le problème d’Howard Rosenberg et Charles S. Feldman au sujet de l’expansion de ce modèle accusé de parfois diffuser des approximations et de souvent surfer sur les événements.

Le remplissage. C’est le corollaire du défaut précédent. Les journées molles, les jours pauvres en actualités, RDI, comme les autres réseaux d’information, consacre beaucoup de couverture à des événements qui ne le méritent pas. La manoeuvre devient insupportable quand la chaîne passe en boucle les mêmes images.

L’hyperlocal. Faute de moyens, le réseau ne peut consacrer les ressources nécessaires à la couverture de l’actualité internationale, y compris celle de proximité en provenance des États-Unis par exemple. Mettons qu’on n’est pas à l’excellente chaîne Al Jazeera (en anglais). Les efforts consacrés par RDI aux régions du pays demeurent louables et essentiels, en tout cas dans le cadre du mandat. Par contre, certains jours l’espace consacré aux problèmes hyperlocaux (une crisette naturelle, une fermeture d’usine, un embouteillage…) accentue l’impression d’hypertrophie événementielle.

Le club des ex. L’émission rajoute du gris sur du gris, comme le dit un certain philosophe des mauvais commentaires en temps mornes. Cette émission concentre au pur jus les défauts de notre époque croulant sous les commentaires qui ne rajoutent rien parce qu’ils engluent dans l’opinion partisane alors que la vie démocratique demande des idées neuves et de la critique soutenue. En fait, cette émission quotidienne concentre tous les défauts du réseau (à commencer par le remplissage), sans miser sur ses forces (à commencer par l’éclairage).

4 commentaires
  • Pierre Bernier - Abonné 27 décembre 2014 10 h 54

    Quelle "concurrence" ?

    " La concurrence québécoise LCN penche un peu plus du côté conservateur avec certains commentateurs » (SB)

    « Conservateur » ? C'est peu dire...!

    Outre certains évènements ou faits divers locaux (comprendre montréalais) les affaires publiques, y compris les périodes électorales, sont commentées (le terme « analyse » est ici inapproprié) par des ténors obscurs d'une autre époque.

    Ce club de « Old boys » n'en finit plus d’interpréter à partir d’anecdotes tirées de leur passé peu glorieux et de soutenir la mise en scène des caricatures simplistes de certains. Une sorte de « Laflac » live !

    Pourtant, une génération des jeunes analystes existe. Il suffirait que le « pupitre » cesse d’avoir peur de renouveler son carnet d'adresses ou de craindre d’avoir l’air de favoriser certains courants d’opinions.

    Dans le futur prévisible, la diversité équilibrée est sa seule issue. À moins d’opter carrément pour le statut de « presse d’opinion », politique ou sociale, comme certains médias US.

  • Yves Lever - Abonné 27 décembre 2014 10 h 59

    Les «ex»


    Il y a déjà trois ans, j'avais écrit dans Le Devoir à peu près ce que dit monsieur Baillargeon. Quand il m'arrive d'en accrocher des extraits, je suis encore plus d'accord avec lui.

    Dans un rapport récent, on indiquait que les trois ex étaient payés chacun 75 000$. Si on ajoute à cela le salaire de Durivage, qui mérite bien la retraite, ce serait un demi million de dollars économisés pour Radio-Canada. De quoi conserver plusieurs jeunes et brillant(e)s journalistes.

    • Michel Sénécal - Inscrit 28 décembre 2014 21 h 57

      Durivage, la retraite?

      Malheureusement ou plutôt heureusement, au Canada, personne ne peut forcer quelqu'un à prendre sa retraite.

      Quoique certains patrons anti-syndicats y parviennent souvent en utilisant des moyens, légaux, mais tres brutaux.

  • gaston bergeron - Abonné 28 décembre 2014 23 h 04

    les « ex » et le vide

    C'est à pleurer d'insignifiance et de non-pertinence, je ne trouve rien de plus à dire.